Pr. Khalifa CHATER

Le gouvernement saoudien a réuni  quasi simultanément trois sommets à la Mecque : sommet du Conseil  du Golfe et sommets arabe, durant la soirée du 30 mai et sommet  de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) durant la soirée du 31 mai. Traduisant les enjeux de la conjoncture, un fin connaisseur de l‘aire arabe affirme que  “ l'ombre de l'Iran va planer sur les trois sommets’’,  dans le contexte du climat de tension entre Téhéran et Washington (l’Orient le jour, 29 mai).  Cause immédiate, Riyad dénonce  “le sabotage de quatre navires près des eaux territoriales des Emirats arabes unis, une attaque contre des stations de pompage de pétrole et une attaque contre d'autres installations pétrolières vitales’’ en Arabie saoudite. Ces opérations effectuées par les Houthies, seraient soutenues par l‘Iran,  en tant que relais du conflit entre les protagonistes.  Avant les sommets à La Mecque, le conseiller américain à la sécurité nationale, John Bolton, avait soutenu que l'Iran était vraisemblablement derrière les actes de sabotage du 12 mai. L'Iran a rejeté comme «risibles» ces accusations de John Bolton. Le conflit s’était d’ailleurs développé dans le contexte des tensions entre Washington et Téhéran.

Le sommet extraordinaire du Conseil du Golfe s’inscrivait dans le confit entre Qatar et l’Arabie Saoudite et les Emirats. Ces deux pays qui reprochent au Qatar ses bonnes relations avec l’Iran et la Turquie et son soutien aux frères musulmans, réclament la fermeture de la chaine Al-Jazira et de la base militaire turque. Mais la question de l’Iran fut prédominante. Le roi Salmane d'Arabie saoudite a, en effet,  appelé les pays arabes du Golfe à faire face aux actions “criminelles’’ de l'Iran à l'ouverture du sommet du Conseil de coopération du Golfe. Il fait allusion aux opérations des Houthies, alliés de l’Iran, contre l’Arabie Saoudite et les Emirats. La motion finale occulta la démarcation entre Qatar et certains de ses partenaires du Conseil du Golfe, accordant la priorité à la dénonciation des opérations des Houthies et du rôle “néfaste’’ de l’Iran (motion publié par el-Hayat, le 31 mai 2019).

Le sommet arabe extraordinaire  fut marqué par des interventions  différentiées des chefs d’Etat qui ont pris la parole :

  • Discours dénonçant l’Iran
  • Discours sur la sécurité arabe et la stabilité, dénonçant les opérations contre les Emirats et l’Arabie, sans citer l’Iran.
  • Discours sur la nécessité du dialogue (position de l’Irak).

Transgressant les nuances des différents discours, la motion finale dénonce les “opérations des milices houthies, soutenues par l’Iran’’, affirme la solidarité arabe, contre les interventions de l’Iran, rappelle son occupation de certaines îles des Emirats et condamne son jeu politique en Syrie, évidemment en faveur du régime. Constatation préliminaire, le communiqué final du sommet arabe a consacré dix de ses onze points à dénoncer les "ingérences" de l'Iran, son soutien aux rebelles Houthis et ses menaces contre le trafic maritime. D’autre part, le texte s'est contenté de renvoyer en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien aux résolutions des sommets précédents, appelant à une solution à deux Etats, sans mentionner le plan de paix que l'administration du président américain Donal Trump s'apprête à dévoiler et qui a été rejeté par les Palestiniens.

Notons que Bagdad s’est opposé à la motion finale. D’autres Etats se sont accommodés de la position anti-irakienne de la motion. Bien entendu, le sommet arabe traduit les rapports de force, dans cette conjoncture.

Pourrait-on inscrire ces deux sommets dans le cadre des velléités pro-américaines de créer un “Otan arabe’’ ? Ce projet d’Otan arabe a été présenté à l’opinion publique comme une alliance contre l’expansionnisme iranien. La réalisation des manœuvres communes “Bouclier arabe 1’’ (Arab Shield 1), en novembre 2018, avait posé les jalons de cette alliance militaire.  Alors que le projet de « deal du siècle » des États-Unis devrait être prochainement révélé, l’Égypte a fait savoir, le 14 avril 2019, qu’elle ne participerait pas à l’Alliance stratégique moyen-orientale (Middle East Strategic Alliance) dite « Otan arabe ». Le retrait de l’armée arabe la plus nombreuse obère le projet. La participation du Qatar et du Sultanat d’Oman était déjà implicitement improbable (L’“Otan arabe “ sérieusement compromis, in Réseau International, 16 avril 2019). Dans le cas présent, des discours de solidarité ont marqué les travaux du sommet du golfe et du sommet arabe. Mais il serait hâtif de parler de la construction d’une alliance.  Objectif plus modeste et plus conjoncturel, ces sommets ont comme enjeu, d’unir l’aire arabe contre l’Iran et éventuellement la Turquie, sans aller au-delà de cette perspective immédiate. L'Arabie saoudite cherche à “consolider un soutien arabe et musulman", déclare Hussein Ibish, de l'Arab Gulf States Institute à Washington. Dans ce cadre, il fait valoir la nécessité d’adopter “une position unifiée sur les questions actuelles’’ indique un communiqué de l'organisation. De fait affirme un analyste, “L’Arabie Saoudite et ses alliés forment un consensus de façade contre l’Iran". Ce jugement d’un journaliste mérite d’être étudié (Benjamen Barthe, Le Monde, 21 mai).

Le 14em sommet ordinaire de l’organisation de la coopération islamique (OCI) a affirmé que la Palestine constitue une question centrale. Dénonçant le transfert de l'ambassade américaine à Jérusalem reconnue par les Etats-Unis comme capitale d'Israël Il a  appelé ses 57 membres à "boycotter" les pays qui ont ouvert des ambassades à Jérusalem. L'OCI a d'autre part souligné, dans son communiqué, que "la paix et la stabilité dans la région du Proche-Orient ne seront atteints qu'avec le retrait d'Israël des territoires occupés en 1967". Tout en traitant les questions de l’actualité du monde arabo-musulman, l’OCI a condamné le terrorisme, incluant les attaques des Houthies en Arabie Saoudite et aux Emirats. D’autre part, il a dénoncé  l’islamophobie.

Conclusion : 

1 – Le conflit Arabie saoudite/Iran et la démarcation religieuse musulmane sunnisme/chiisme qui en découle, dessinent deux aires géopolitiques opposées et établit  une guerre froide entre eux. Il met à l’ordre du jour un surarmement “déraisonnable’’ et “immoral’’ dans le tiers-monde en développement.

2- La motion du sommet arabe dénonce les interventions des acteurs de la géopolitique régionale et internationale. Or l’Opposition Arabie Saoudite/Iran fait valoir des dépendances de fait, à l’appui des alliances : les USA avec l’Arabie et éventuellement l’Iran avec La Russie ou la Chine.

3 - “Premiers battements des tambours de la guerre’’ (titre de l‘article de Michel Duclos,  Institut Montaigne, 18 mai 2019).  Denis Bauchard, qui anticipait  les motions des sommets de la Mecque affirmait en septembre 2018, qu’on se dirige  “vers de nouveaux
affrontements ? ’’(Voir le dossier RAMSES 2019 : Iran/Arabie Saoudite : le duel). L’Arabie Saoudite risquerait-elle d’opter pour un affrontement. L’Iran serait-il tenté de recourir aux armes pour   “garantir sa survie dans un environnement hostile ? ’’(ibid,  RAMSES 2019). Comment arrêter l’escalade de le cadre de l’affirmation de la stabilité, la coexistence religieuse et politique et de la prise de distance du jeu des puissances ?

4 - Erigée dans ces circonstances en grand acteur de la scène arabe, l’Arabie Saoudite assure désormais une responsabilité de premier plan, dans la défense des intérêts arabes (promotion économique, solidarité géopolitique, sécurité) et bien entendu la cause palestinienne. Cette situation implique une mobilisation diplomatique auprès des puissances, en vue de la réactualisation du processus de paix. Wait and see.