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Libye, le difficile chemin de la paix

Pr. Khalifa Chater

 

Deux autorités se disputent  le pouvoir, en Libye : le gouvernement d’accord national (GAN), qui siège dans l’ouest à Tripoli et reconnu par l’ONU, et un pouvoir incarné par Khalifa Haftar, homme fort de l’Est, soutenu par une partie du Parlement élu et son président, Aguila Saleh. La Libye vit une grave guerre civile, depuis la chute de Moammar Kadhafi en 2011. Risque de dislocation, instabilité, afflux de mercenaires  et jeux politiques régionaux et internationaux. La donne inquiète les pays du voisinage, soumis à une rude épreuve.

Sous l’impulsion de la représentante spéciale adjointe du secrétaire général des Nations Unies aux affaires politiques en Libye, Stephanie Williams, des discussions ont été engagées : Les parlementaires des deux camps rivaux ont discuté au Maroc des modalités d’un partage des postes à la tête des principales institutions, ainsi que de leur réunification. Enfin, des représentants militaires des deux camps se sont retrouvés, fin septembre, en Égypte, pour discuter d’un cessez-le-feu durable. Le climat politique semblait désormais favorable : Le gouvernement installé dans l’Est a ensuite démissionné, dimanche 13 septembre. Le premier ministre du gouvernement d’union nationale, Fayez Al Sarraj, s’est dit prêt à quitter ses fonctions d’ici à la fin octobre. Autre signe de détente, la production pétrolière a repris, dimanche 11 octobre, à Al-Charara, le plus grand champ pétrolier libyen, après plus de neuf mois d’arrêt. Le maréchal Haftar avait accepté, vendredi 18 septembre, de lever le blocus imposé par ses forces sur les sites pétroliers pour dénoncer une répartition inéquitable des recettes entre l’Ouest et l’Est. D’autre part,  Stephanie Williams, médiatrice de l'ONU pour la Libye, est parvenue à obtenir un accord de paix, vendredi 23 octobre, après cinq jours de discussions à Genève. Les parties en conflit, le gouvernement d'entente nationale (GNA) et les autorités de l'Est alliées du maréchal Khalifa Haftar, ont signé un cessez-le-feu "national et permanent". Des négociations menées parallèlement entre des représentants des forces militaires du GAN et du maréchal Haftar, ont abouti à un accord prévoyant « le retrait de tous les mercenaires et combattants étrangers »  de cette zone où le front s’est stabilisé au printemps.

Les négociations du Forum politique libyen, organisées le 9 novembre à Tunis devaient conclure les concertations entre les belligérants. La réunion débuta, lundi 26 octobre, par visioconférence, avant de se poursuivre en face-à-face, le 9 novembre à Tunis. La réunion de 75 des participants sélectionnés par l’ONU, intégrant des membres du Parlement de Tobrouk (Est) et du Haut Conseil d’État (Ouest), devait finaliser les accords.  En parallèle des négociations du Forum politique libyen, de Tunis, la rencontre du 10 au 13 novembre du Comité militaire mixte 5+5, rebaptisé Comité militaire joint (CMJ), à l’hôtel Mahari de Syrte devait consolider l’accord. À mi-chemin sur la côte méditerranéenne entre Tripoli et Benghazi, la ville de Syrte, contrôlée par l’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar depuis janvier, était  cœur des négociations, sur la mise en place du cessez-le-feu.  Condition sine qua non à sa réussite : le retrait des unités militaires et des forces armées des lignes de front ainsi que celui des combattants étrangers.

Un accord a été conclu par le forum, sur l’organisation des élections le 24 décembre 2021. Mais on ne parvint pas à se mettre d’accord sur  nouvel exécutif chargé de superviser une période de transition devant mener aux élections. Il y eut certes un rapprochement des points de vue. Mais les divergences étant importantes, on suspendit les négociations dimanche 15 novembre, après une semaine de discussions laborieuses. Affaibli sur la scène internationale, l’homme fort de l’Est libyen Haftar persiste à jouer un rôle dans les négociations de sortie de crise. L’accord devait nécessairement l’intégrer dans le nouveau pouvoir exécutif, en association avec les dirigeants de Tripolitaine et du Fazzan. Mais la majorité des membres du forum était  opposée à une construction d’un Etat civil. Ils défendent, d’autre part, les positions de leurs alliés turcs, qui ne souhaitent pas se dégager de la tripolitaine et perdre les privilèges qu’ils ont acquis, dans le cadre de leur expansion néo-ottomane. Cette opposition a vraisemblablement bloqué les velléités de l’accord. Fait significatif, au cours de sa visite en Turquie, le 17 octobre, le ministre des Affaires étrangères américain Mike Pompeo, a cru devoir rappeler ses entretiens, avec le président français, critiquant le jeu de rôle d’Ankara, en Libye. Les USA souhaitent, en effet, mettre fin aux interventions de la Turquie et de la Russie en Libye. 

Optimiste par sa charge diplomatique, Mme Williams déclara : «Nous avons atteint un consensus sur trois documents importants : la feuille de route [vers des élections], les prérogatives des autorités exécutives et les critères d’éligibilité… mais dix ans de conflit ne se résolvent pas en une semaine". Faut-il partager la satisfaction de la représentante de l’Onu ? La tenue de la réunion a fait valoir la nécessité d’un dialogue inter-libyen, excluant les velléités d’interventions extérieures et la prise en compte des enjeux régionaux et internationaux. D’autre part, la prise en compte de la nécessité d’écarter l’issue militaire, le  cessez le feu, l’ouverture des frontières, le déblocage de l’extraction du pétrole attestent l’amélioration de la situation et la désescalade militaire. Mais la guerre civile reste latente, n’excluant pas la remise en cause de l’unité nationale. D’autre part,  le retour à la décentralisation tribale pré-kadafienne révèle les défis du grave enjeu. Comment reconstruire le pays, restaurer l’Etat ? Les compromis  conjoncturels de la situation actuelle devaient aboutir à une vision consensuelle.  Il s’agit d’un travail de longue haleine. Fait évident, les protagonistes libyens semblent décidés à reprendre ce dialogue nécessaire. Wait and see.

Tunisie, l’état des lieux

Pr. Khalifa Chater

 

“La Tunisie se suicide’’, comment ne pas admettre ce diagnostic, ce jugement sceptique d’un économiste éminent ! Tous les indicateurs économiques, financiers et sociaux l’attestent. La troïka a inauguré le processus du déclin. Tous les gouvernements qui lui ont succédé ont, par leur politique du laisser faire, persisté dans cette voie. Point de vision d’avenir et point de stratégie pour assurer le redressement économique et social. Le pouvoir a cru devoir écarter tous les économistes. De ce fait, les attentes de la “révolution’’ ont été occultées. Alternative à la vision passéiste de l’islam politique, la nostalgie des régimes antérieurs, l’ère glorieuse bourguibienne et même le pouvoir du coup d’Etat de 1987.

Faut-il expliquer la crise par le régime parlementaire, établi par la troïka ? Pays en crise, la Tunisie a-t- elle  besoin d’un régime autoritaire ? Conséquence évidente des multiples sitting, l’Etat s’est affaibli.  Un consensus entre les différents acteurs aurait permis d’établir un contrat social et d’assurer  une trêve.   Peut-on adopter les critiques du mode électoral, qui peut difficilement former une majorité ? Faudrait-il expliquer la crise globale par les dérives des partis, soucieux essentiellement de conquérir le pouvoir, d’obtenir à leurs dirigeants des charges ministérielles ? Les principaux partis n’ont pas de programmes économiques et sociaux. Les Tunisiens adoptent une attitude critique des partis. Nahdha, qui n’arrive pas à faire valoir ses différentes mues, vit une grave crise interne, illustrée par la motion d’une centaine de ses dirigeants contre leur président.  Ses défenseurs parlent volontiers d’une démocratisation interne. Nida Tounes n’a pas survécu à la mort de son président Béji Caid Essebsi. Les multiples partis, issus de son sein, ont suivi son déclin. Tahya Tounes, par exemple, n’a pas été en mesure de s’affirmer, après une percée théâtrale, lorque son fondateur était chef du gouvernement. Le parti destourien s’est illustré par sa lutte contre Nahdha et sa non-reconnaissance de la présidence parlementaire. Les différents sondages d’opinion lui sont favorables. Mais les citoyens tunisiens attendent son programme socio-économique, au-delà de ses principes fondateurs.

Hichem Mechichi, qui a succède à Elyes Fakhfakh, le 2 septembre 2020, à formé “un gouvernement de technocrates’’, écartant les partis politiques. Ce qui satisfait les citoyens, désormais hostiles aux partis et critiquant la gestion parlementaire. Ce gouvernement pourrait-il arrêter le développement de la crise ?  Le nouveau chef du gouvernement a formé une équipe restreinte d’énarques, diplômés de l’école nationale d’administration. Cadres incontestables, ils sont certes capables de gérer la gestion bureaucratique. Mais la donne tunisienne nécessite aussi une vision d’avenir du chef du gouvernement et de grands économistes pour la mettre en œuvre. Nous n’en sommes pas là. Jugement excessif d’un observateur, “on peut facilement atteindre le niveau d’incompétence, selon le principe de Peter’’. La nomination, comme conseillers de deux membres de l’ancien régime  ne permet pas de combler le vide économique du gouvernement.

La crise libyenne bloque les échanges et  particulièrement les rapports avec son voisinage immédiat. La pandémie de la Covid-19 a aggravé la situation : fermeture d’usines, accroissement du chômage, développement de la précarité. Or, déjà avant la pandémie, ces trois moteurs de la croissance et de la création d’emplois étaient en panne. Cette donne réduit la marge de manœuvre du gouvernement.

Signe de la crise, la Tunisie deuxième exportateur international du phosphate est réduite à effectuer des achats de l’étranger. Le forage et la production du pétrole sont bloqués par les manifestants. Cette tolérance de l’Etat  ne peut continuer. Autre constat, l’ouverture du pays à la concurrence des produits étrangers. Ce qui explique la ruine de l’industrie des textiles tunisiens.  Les réseaux sociaux rappellent que “la Tunisie importe l’harissa, le borghoul (blé concassé), les feuilles de briks, les glébets et les produits scolaires’’. Ce qui contribue au déficit commercial. Espérons que gouvernement  soit en mesure de mettre fin à cette dépendance idéologique et à ses effets économiques et sociaux, qui freinent toute action de redressement ?

En politique étrangère, l’écartement, de deux  représentants du pays à l’ONU et au conseil de sécurité, dans un intervalle de cinq mois surprend. La Tunisie n’est-elle  pas en mesure d’appliquer son discours international ?  On n’aurait peut être pas dû, dans ces conditions, intégrer le conseil de sécurité, car on devait répondre aux états arabes et africains, qu’on est censé représenter ?

Libye : la nouvelle donne

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 02 au 16 septembre 2020

 

Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi après une révolte en 2011, la Libye est en proie à des luttes d'influence.  Aujourd'hui deux autorités se disputent le pouvoir : le Gouvernement d'union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, basé à Tripoli (ouest), et un pouvoir incarné par Khalifa Haftar, homme fort de l'Est. Après seize mois de conflits, les deux camps rivaux ont annoncés séparément vendredi 21 août la cessation des hostilités et l'organisation prochaine d'élections. Ces annonces surprises interviennent après plusieurs visites de responsables étrangers dans ce pays doté de grandes réserves de pétrole  et devenu une plaque tournante du trafic de migrants vers l'Europe.  Dans son communiqué, Aguila Saleh, qui dirige le premier Parlement élu en Libye depuis 2011 et est basé dans l'Est, a annoncé des élections, mais sans avancer de date, et a appelé “toutes les parties à un cessez-le-feu immédiat’’.  En outre, Saleh ne mentionne pas une démilitarisation de Syrte et Joufra. Il propose la formation, sans doute après des élections, d'un nouveau Conseil présidentiel qui serait basé à Syrte, ville natale de Mouammar Kadhafi puis bastion du groupe djihadiste État islamique jusqu'en 2016. Dans un communiqué, Fayez al-Sarraj, chef du Conseil présidentiel qui chapeaute le gouvernement, a appelé à la tenue “d'élections présidentielles et parlementaires en mars prochain’’. Il a aussi “ ordonné un cessez-le-feu immédiat et l'arrêt des opérations sur tout le territoire’’, ce qui permettra, selon lui, de créer des zones démilitarisées dans la région de Syrte (nord) et celle de Joufra, plus au sud, toutes deux sous contrôle des pro-Haftar.

S’agissait-il de débloquer l’exportation du pétrole, demandée par les USA ? Conséquence immédiate, la réouverture des terminaux pétroliers, après un blocus de plusieurs mois. Qui a signé la fin de la guerre ? Cette initiative de sortie de crise politique a été saluée par l'ONU et plusieurs pays arabes et occidentaux. Mais,  cette annonce a été accueillie avec autant d'espoir que de prudence. D’ailleurs, un des adjoints de Haftar vient de la remettre en question, alors que la Turquie n’est pas disposée à abandonner son  alliance avec Serraje.

Fait plus important, les manifestations populaires la semaine dernière contre le pouvoir de Serraje et l’affrontement avec ses milices remettent en cause sa légitimité. Son exclusion du ministre de l’intérieur, le 28 aout ne peuvent que reporter la crise. Renversement de la situation, Fathi Bachagha a pu sauver in extremis son siège de ministre. Le Misrati Fathi Bachagha doit son retour le 4 septembre à son poste de ministre de l’intérieur du Gouvernement d’entente nationale (GNA) aux pressions américaines et turques. En coulisses, Washington comme Ankara ont ferraillé auprès du Premier ministre Fayez al-Sarraj pour réintégrer le ministre qu’il avait suspendu (Jeune Afrique, 4 septembre 2020).

Précipitation des événements, au terme de quatre jours de réunions au Maroc (Bouznif, 6-10 septembre) , dans un cadre qui prépare le dialogue politique libyen, les délégations du Haut Conseil d’État et du Parlement basé à Tobrouk sont parvenues à mettre en place des critères et des mécanismes “ transparents et objectifs’’ pour les postes à pourvoir à la tête des institutions souveraines. Le but étant de mettre fin aux divisons qui sclérosent ces institutions. Les deux parties ont convenu également de se rencontrer à nouveau fin septembre pour finaliser l’accord. Mais à Bouznika, c’est seulement le partage régional entre est, ouest et sud libyen qui a été résolu, aucun nom n’a été avancé pour les postes sensibles. Parallèlement à Genève, sous l’égide de l’ONU, une rencontre de trois jours entre des représentants politiques libyens a permis d’annoncer un accord. Selon le communiqué final, il est nécessaire de réorganiser le Conseil présidentiel, de nommer un gouvernement d’union nationale pour mener à bien des élections et de déménager momentanément le siège du gouvernement et du Parlement à Syrte. Ces élections devraient se tenir dans une période qui ne dépasserait pas les dix-huit mois.

La réaction de la communauté internationale semble encourageante : L'Égypte, qui a envisagé un temps de déployer des troupes en Libye voisine, l'a aussi saluée. Le Qatar s'est félicité de la “relance du processus politique’’. La France, impliquée dans de précédentes initiatives pour un règlement politique, a souligné que ces promesses, jugées « positives », « doivent se matérialiser sur le terrain ». Le chef de la diplomatie de l'Union européenne, Josep Borrell, a abondé dans le même sens, en estimant “ crucial que toutes les parties s'en tiennent à leurs déclarations’’. Les Occidentaux craignent, en effet, une poursuite du chaos en Libye, devenue, faute d'un pouvoir central structuré, une plaque tournante du trafic de migrants et un repaire pour des groupes djihadistes. Mais restons prudents : Depuis l'accord de Skhirat au Maroc conclu en 2015 sous l'égide de l'ONU, plusieurs initiatives ont été annoncées pour sortir la Libye de la crise mais n'ont pas été suivies dans les faits.

Ne perdons pas de vue que la Turquie, confrontant sa politique néo-ottomane, veut s’assurer sa domination de la Tripolitaine, son protectorat de fait, par l’exploitation de sa manne pétrolière. Alors qu'Ankara appuie le gouvernement de Tripoli face à l'homme fort de l'est libyen Khalifa Haftar, la Turquie discute avec la Libye pour y procéder à des recherches pétrolières et gazières. Après la Méditerranée et la Mer noire, Ankara lorgne désormais la Libye, sur le front des hydrocarbures (gaz et pétrole.  “Nous discutons avec le gouvernement libyen et la compagnie libyenne nationale de pétrole au sujet de champs terrestres et offshore (pour rechercher) du pétrole et du gaz’’, a déclaré à des journalistes un haut responsable du ministère turc de l'Energie. “Nous sommes aussi en discussions avec eux dans d'autres domaines liés à l'énergie comme la production d'électricité. Ils ont d'immenses besoins énergétiques, notamment en électricité’’, a ajouté le responsable, parlant sous couvert d'anonymat. Les pourparlers portent aussi, selon lui, sur "le développement du réseau (de distribution) et potentiellement l'exploitation et la construction de pipelines". De fait, les enjeux turcs en Libye bloquent les négociations. Ce qui explique d’ailleurs la rencontre Serraje/Ordogan, à Istanbul, lors des négociations de Bouznif.

Tensions et risques au Moyen-Orient : Etude de cas

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 25 aout au 8 septembre 2020

 

Le conflit Iran/USA : Le Président Trump réactive  le conflit des Etats-Unis avec l’Iran. La reprise par l’Iran de son programme nucléaire, au cours des années 2000, qui a été l’objet d’une coopération entre l'État impérial d'Iran et les États-Unis, dans les années 1970, suscite l’opposition  de l’occident. Les tensions, qui culminent sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad, instaurent une conjoncture conflictuelle, animée par les USA.  L’accord de Vienne  signé entre les pays du groupe « P 5+1 » (États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne), le 14 juillet 2015, prévoit la levée progressives des sanctions qui pèsent sur l’Iran. En contrepartie, l’Iran s’engage à effectuer une réduction du nombre de ses centrifugeuses, à limiter ainsi sa production de plutonium et l’enrichissement d’uranium et à accepter le renforcement des inspections internationales.  Au terme de cet accord, les relations étaient appelées à s’améliorer entre les USA et l’Iran.

 Aussitôt arrivé au pouvoir, le président Trump annonça, que les États-Unis se retirent de cet accord. On revint à la case de départ. Le président Donald Trump remet à l’ordre du jour les relations conflictuelles des USA avec l’Iran. Les Etats-Unis avaient opté, depuis longtemps, pour une guerre indirecte, par l’entremise de leurs alliés des pays du Golf et essentiellement l’Arabie Saoudite et les Emirats. L’instrumentalisation de la démarcation sunnite et chiite, leur permit de transgresser la coexistence d’antan et d’instituer une conjoncture conflictuelle.

Or, les USA veulent un retour imminent aux sanctions de l'Onu contre l'Iran. Lors d'un vote au Conseil de sécurité des Nations unies, la Russie et la Chine, alliées de Téhéran, ont opposé leur veto à une proposition américaine visant à prolonger l'embargo sur les ventes d'armes à l'Iran. Onze pays membres, parmi lesquels la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne, se sont abstenus tandis que la République dominicaine a été la seule - avec les Etats-Unis - à voter en faveur du texte.  Réaction immédiate des USA, Ils annoncent leur intention d'activer le “ snapback’’ : un mécanisme intégré à l'accord de 2015, permettant un retour automatique au régime de sanctions internationales contre Téhéran qui prévalaient auparavant. Or, les USA sont désormais isolées. Les Européens sont hostiles à la reprise des sanctions, alors que les alliés du Golfe ne sont plus favorables à l’escalade.

Turquie, au-delà du néo-ottomanisme : Exerçant le titre de calife et de gardien des lieues saints, le sultan ottoman dominaient, jusqu’à la fin de la première guerre mondiale,  le Moyen-Orient. Donne nouvelle, la nouvelle politique turque est confirmée par l’adhésion du président Erdogan à l’islam politique et l’instrumentalisation de cette idéologie pour faire valoir ses volontés, à travers divers mécanismes : guerre en Syrie, interventions déclarée et soutien de la mouvance islamique Fejr Lybia et conflit avec le régime anti-islamique du général Sissi, en Egypte. La signature, le 27 novembre 2019, d’un  protocole "de coopération militaire et sécuritaire" entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et le chef du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, lors d’une rencontre à Istanbul, affecte l’ordre libyen et maghrébin. Il affecte, bien entendu, l’aire méditerranéenne, puisque la Turquie y élargit ses marges de manœuvres, aux dépens de la Grèce et de Chypre.

Les tensions entre la Grèce et la Turquie au sujet de leurs eaux territoriales ne sont pas nouvelles. Ankara convoite une immense zone économique où se trouvent des îles grecques, et conteste la délimitation de ses eaux territoriales. Le pays n'a d'ailleurs jamais signé la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui définit juridiquement les différents espaces maritimes.  Or, la découverte ces dernières années de vastes gisements gaziers en Méditerranée orientale a aiguisé l'appétit des pays riverains et renforcé les tensions entre la Turquie et la Grèce, deux pays voisins aux relations régulièrement ponctuées de crises.

Dans ce contexte, Ankara a envoyé le 10 aout,  le navire turc de recherche sismique "Oruç Reis", escorté par des bâtiments militaires, dans la zone riche en gisements gaziers revendiquée par Athènes. La tension est encore montée d'un cran dernièrement. Au lendemain du déploiement par la France de navires et d'avions de guerre (Rafale) en Méditerranée orientale pour afficher son appui à Athènes. La Turquie dénonça la démonstration de force de la France en Méditerranée orientale. Elle accuse la France de se comporter “en caïd” en Méditerranée.

Depuis le début de cette crise, la Turquie souffle le chaud et le froid, alternant entre messages de fermeté et appels au dialogue. Dans un effort de médiation, la chancelière allemande Angela Merkel s'est entretenue jeudi 13 aout, avec le chef de l'Etat turc et le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis. Le président Erdogan a déclaré qu'il avait affirmé à la chancelière allemande que le navire sismique continuerait ses recherches jusqu'au 23 août, ajoutant toutefois avoir accepté des discussions après cette date pour "adoucir les choses". Ankara avait déjà annoncé la semaine dernière avoir suspendu ses recherches gazières à la demande de Berlin, avant de les reprendre quelques jours plus tard en accusant Athènes de ne pas "tenir ses promesses". Ce climat de tensions, pourrait justifier des risques d’affrontement. L’Otan pourrait-il supporter ces relations conflictuelles entre trois de ses membres ?

Egypte/Ethiopie un risque de guerre ? : “L’Egypte  est un don du Nil ’’. Peut-on occulter cette vérité enseignée dans tous les établissements scolaires ? Or le gigantesque ouvrage  Nahdha que l’Ethiopie est en train de construire suscite des inquiétudes. L’Egypte craint que la construction du grand barrage de la Renaissance, un projet de 4 milliards de dollars (3,6 milliards d’euros) entamé en 2012 par l’Ethiopie, n’entraîne une réduction du débit du Nil, dont elle dépend à 90 % pour son approvisionnement en eau. La tension monte entre l’Egypte et l’Ethiopie à propos de ce gigantesque ouvrage qui devrait commencer à produire de l’électricité d’ici à la fin 2020 et serait complètement opérationnel d’ici à 2022. Or, les discussions entre ces deux pays et avec le Soudan, par lequel passe aussi le fleuve, sont bloquées depuis neuf ans. Début octobre, des négociations à Khartoum avaient abouti à une « impasse », selon Le Caire, qui cherche depuis à obtenir une médiation internationale, une perspective rejetée par la diplomatie éthiopienne qui la qualifie de « déni injustifié des progrès » réalisés pendant les négociations. Addis Abeba estime que le Grand barrage de la Renaissance est essentiel à son développement économique et à son électrification, tandis que Khartoum et Le Caire craignent que le futur plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique, haut de 145 mètres, ne restreigne leur accès à l’eau. Or, “ Il est important d’arriver à un accord qui garantisse les droits et les intérêts des trois pays selon l’accord de principe qu’ils ont signé en mars 2015’, ’considèrent le Soudan et l’Égypte. Ils insistent sur le fait que « les trois pays doivent être engagés par un accord qui doit inclure un mécanisme pour résoudre les disputes qui pourraient surgir » entre eux. Jusqu’à présent Adis Abeba refuse, considérant que la construction du barrage dépend de sa souveraineté. En l’absence d’une médiation internationale déterminante, ce conflit constituerait un risque de guerre, la question étant vitale pour les trois pays. Ce qui pose le problème des rapports de forces et des jeux politiques régionaux et internationaux.

Le Liban, victime du “printemps’’ arabe !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 12 au 25 aout 2020

 

Qu’elle soit religieuse, ou qu’elle soit sorcière,
ou qu’elle soit les deux, ou qu’elle soit charnière,
du portail de la mer ou des grilles du levant,
qu’elle soit adorée ou qu’elle soit maudite
qu’elle soit sanguinaire, ou qu’elle soit d’eau bénite,
qu’elle soit innocente ou qu’elle soit meurtrière,
en étant phénicienne, arabe, ou roturière,
en étant levantine aux multiples vertiges,
comme ces fleurs étranges fragiles sur leurs tiges,
Beyrouth est en Orient le dernier sanctuaire,
où l’homme peut toujours s’habiller de lumière’’

Nadia TUENI (1935-1983)

Cet hymne à Beyrouth mérite d’être rappelé, alors qu’elle a subi, ce 4 août 2020, une double explosion meurtrière. Le bilan, encore provisoire, faisait état, jeudi 6 aout, d’au moins 137 morts et de plus de 5 000 blessés. Aujourd'hui, des centaines de milliers de personnes se retrouvent à la rue. L'heure est aussi à la recherche des coupables de la tragédie. Le Liban est encore sous le choc et la communauté internationale mobilisée. L’explosion s’inscrit dans un contexte de contestation populaire et d’une grave crise économique, dans l’ère appelée diplomatiquement “printemps’’ arabe.

Une économie dépendante : On a souvent parlé du miracle libanais : des moyens modiques, sans grandes ressource  et une économie prospère qu’on explique volontiers par l’esprit commercial de sa population et son entrepreneuriat, un système bancaire performant, le dynamisme de plusieurs PME familiales, l’apport de son émigration et le réseau mondial d'entreprises "libanaises" implantées partout où se sont implantés les Libanais.

Depuis les années 50, le pays dépend essentiellement des transferts d'argents de la diaspora, selon l'économiste libanais Jad Chaaban. “Le Liban n’a pas de pétrole mais il jouit d’une autre forme de rente, celle des transferts d’argent de la diaspora. Plus de 700 000 Libanais travaillent à l’étranger, notamment dans les pays du Golfe. Ils envoient de l’argent à leurs familles’’. Mais cette dépendance fragilise l'économie libanaise, selon l'économiste. “L'arrivée de l'argent de la diaspora constitue une forme d'argent assez facile. On préfère importer, consommer plutôt que d'investir ou produire localement’’, ajoute Jad Chaaban (Pierre Desorgues, Liban : “les causes de la crise économique’’ In Le Monde, 13 décembre 2019)

D’autre part, le Liban bénéficie d’un investissement étranger important,  notamment français. La guerre civile de 1975 à 1990 a fortement endommagé les structures économiques libanaises, réduisant de moitié la richesse nationale, et reléguant le pays au rang de simple coffre-fort à pétrodollars du Moyen-Orient. Cependant, la paix a fortement aidé à restaurer la situation.

Début 2018, la machine se grippe. Les dollars affluent moins que par le passé et il faut à nouveau augmenter les taux d’intérêt pour les attirer. Depuis le 17 octobre 2019, date du début des manifestations, la savante organisation monétaire et bancaire qui permettait de financer un des pays les plus déficitaires du monde s’est écroulée. Le pays s’enfonce aujourd’hui dans la récession et la débâcle  financière. Le Golfe ne prête plus beaucoup depuis 2014, début du contrechoc pétrolier, et l’ampleur des besoins exige désormais l’intervention du FMI qui a ses exigences : une dévaluation du peg jugé surévalué par ses services d’au moins 50 % qui déclencherait à coup sûr une vague inflationniste meurtrière pour la population ; une restructuration de la dette publique qui, au minimum, allongerait les échéances et réduirait les taux d’intérêt servis sur l’encours de la dette (près de 90 milliards de dollars, soit 81 milliards d’euros), au pire diminuerait sa valeur de 30, 40 ou 50 milliards, le fameux « hair cut », ou réduction du montant de la créance (Jean-Pierre Sereni, « le pitoyable effondrement du « miracle » financier libanais, 9 décembre 2019 in https://orientxxi.info). L’étude des racines de la crise économique libanaise ferait nécessairement valoir les effets de la géopolitique régionale.

Les déboires d’un Etat tampon : “État tampon’’ - nous utilisons l’expression avancée par George Corm -  le Liban, est la caisse de résonnance des conflits de la région. Il dépend des rapports de force régionaux et des interventions des puissances étrangères régionales (Iran, Arabie Saoudite et Syrie) ou internationales (USA, Russie). Il est  au centre d’un champ de tensions entretenues par le conflit israélo‑arabe et par le conflit entre l’Iran et l’Arabie Saoudite (Fabrice Balanche, “le Liban écartelé dans la géopolitique régionale’’, Presses de l’Ifpo, 2016).   Diagnostic prématuré de George Corme, “À défaut d’une prise de conscience, le Liban demeurera un espace de confrontation, feutrée ou ouverte, pacifique ou sanglant, suivant les conjonctures. Il continuera d’être enchaîné à sa vocation d’État tampon qui a fait tant de victimes depuis deux siècles’’ (George Corm, “sortir du cercle vicieux et du statut d’État tampon ? in Confluences Méditerranée », 2006/1 N°56).

Bien entendu, il fut affecté par les événements qui ont bouleversé son aire : La politique   du “Grand Moyen Orient’’ a mis fin au régime de Saddam Hussein et a affaibli l’Irak, redynamisant ses composantes conflictuelles : la minorité chiite, la majorité sunnite et la communauté kurde. Apparemment simple fait divers, mais inscrit de fait, dans la stratégie d’instabilité et de division, le Soudan devait connaitre une grave sécession. Le “printemps arabe’ qui s’ensuivit devait remettre en cause les régimes en Syrie, au Yémen et en Libye. L’Egypte réussit à sauver la mise. Le général Sissi intervient et prit le pouvoir, répondant à une manifestation populaire salutaire contre le pouvoir des frères musulmans. En Tunisie la bipolarité établie, depuis la révolution, institua une crise de gouvernance, affectant gravement la vie économique. Les effets  la contestation populaire et de la remise en cause des états devaient s’en ressentir au Liban.

Le Liban fut sérieusement affectée par la crise syrienne et il a été la victime du “printemps arabe’’, étant le relai des différentes interventions. Pouvait-ill échapper  à la crise économique de la région ?  Son indépendance était de fait remise en cause par les acteurs de la région et essentiellement de leurs soutiens internationaux.

Conclusion : Comment expliquer cette double explosion meurtrière de Beyrouth ?  Qui en sont les responsables ? Dans les heures qui ont suivi, l’explosion a été attribuée à la présence de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées depuis 2014 dans un entrepôt du port “sans mesure de précaution”, et ce, malgré les alertes des services douaniers.  Peut-on parler d’interventions extérieures ou plutôt expliquer l’explosion par un certain laisser aller général, conforté par l’affaiblissement des pouvoirs centraux, de la contestation populaire, du contexte du “printemps’’ arabe, qui a mis à l’ordre un relâchement général, dans un Moyen-Orient qui nécessite un redressement global ?