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Culture et femmes, l’absence d’initiatives gouvernementales

Pr. Khalifa Chater

 

La question culturelle : Ayant limogé le ministre de la culture et nommé un intérimaire, le chef du gouvernement a mis la culture en attente. D’ailleurs, elle ne constituait pas une priorité des gouvernements post-révolution. Avec l’interdiction des rassemblements pour cause de coronavirus, les annulations de mariage se multiplient en Tunisie. Les décorateurs, photographes, musiciens et organisateurs sont désormais sans revenus. Les comédiens subissent le même sort. Ces hommes de culture ont observé un mouvement de protestation, lundi 26 octobre, devant le siège du gouvernorat de Tunis, pour revendiquer le règlement des problèmes que connait le secteur. Ils ont également demandé le règlement des arriérés dus aux artistes par le ministère de tutelle. Le lendemain, ils organisèrent un mouvement de protestation devant le palais le ministère des affaires culturelles, pour transmettre leurs revendications. Mais ils furent dispersés par la force. Lundi 16 novembre, ils organisèrent un sit ing à la place Kasba. Vendredi 20 novembre, ils revinrent à la charge, organisant une réunion de protestation, à la cité de la culture.

Les hommes de culture sont ainsi abandonnés à leur sort. En dépit de la réussite de leur création cinématographique et théâtrale, de l’affirmation de leur production artistique et de la promotion de leur musique et la célébrité de leurs rappeurs, ils sont marginalisés. Ils continuent cependant, autant que possible, leurs activités (organisation du quarantième jour de l’anniversaire du décès de l’artiste Naama, participation aux journées cinématographiques de Carthage etc.). Mais leur ministére semble se désintéresser de leurs conditions de vie. Ils sont de fait, marginalisés. Ultime consolation, le budget 2021 prévoit une augmentation de la caisse de couverture sociale au service des artistes. Elle ne peut traiter la question de leur précarité, de plus en plus grande.

Rappelons, pour faire valoir la nécessité de promotion de la culture, cette définition de l’Unesco : “La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances’’ (déclaration de Mexico sur les politiques culturelles. Conférence mondiale sur les politiques culturelles, Mexico City, 26 juillet - 6 août 1982).

La donne féminine : La question des violences faites aux femmes reste prégnante en Tunisie, malgré une loi votée en 2017 qui punit également toute forme de harcèlement. Près de 65 000 plaintes ont été enregistrées en 2019, selon les derniers chiffres du ministère de la femme, avec quelque 3 700 affaires traitées en justice. Fait grave, le déconfinement, suite à la pandémie, multiplie les violences. D’autre part, dans le cadre de la bipolarité, les droits des femmes sont seulement tolérés par certains acteurs sexistes. Un député, membre du parti Karama a déclaré que “les femmes célibataires sont soit des violées soit des prostituées… et le soi-disant modèle tunisien a engendré l’un des taux de divorce les plus hauts dans le monde…”. Leurs modèles seraient, selon ce député, “les épouses infidèles, les étudiantes allumeuses, les filles ingrates et les femmes de ménage harceleuses”. A juste titre, la présidente du Parti Destourien Abir Moussi dénonça les insultes à l’égard de la femme tunisienne, qui constituent, par ailleurs, une grave infraction à la Constitution. Fait surprenant, la ministre de la femme, présente lors de son discours, n’a pas réagi, tolérant cette dérive. Le gouvernement actuel n’a pris aucune initiative en faveur des femmes, se contentant d’une politique du laisser faire.

Tunisie, la crise post-révolution !

Pr. Khalifa Chater

 

Alors que son système politique post-révolution se définit par sa négation du régime autoritaire, son intégration des valeurs démocratiques et sa vision collective du bien être, la Tunisie vit l’épreuve de  l’intranquilité”, reprenant le mot forgé par Fernando Pessoa. La remise en cause du bien être, dans un régime d’instabilité et la perception d’un futur infigurable et indéterminé, suscitent l’inquiétude. La perception d’une crise généralisée dont on ne voit pas l’issue est liée à une crise de la projection dans le futur. Comment faire face à ce défi, qui affecte les conditions de vie ? La crise économique et ses effets sociaux (précarité, chômage, hausse des prix), qui marquent l’ère post-révolution tunisienne, sont aggravés par les effets d’entrainement du traitement du Kammour,  par des concessions inédites et injustifiées du gouvernement. Les sit in de protestation  se sont multipliés. Le chef du gouvernement  a promis hâtivement de généraliser ce traitement de faveur, alors que les caisses de l’Etat sont vides, que le pays a atteint un endettement record et que les entreprises sont ébranlées par la pandémie.  La Tunisie fait face à un recul historique du PIB à -7%. D’autre part, la Tunisie subit les effets de la guerre civile libyenne et craint l’intrusion des mercenaires, plus de 20.000, installés dans 20 bases (déclaration de la représentante adjointe de l’ONU, le 2 décembre).

Les revendications sociales sont certes justifiées. Mais le gouvernement n’a pas les moyens de les satisfaire. Les comités de coordination régionaux, alternatives de fait aux institutions, bloquent des routes ou des lieux de production d'énergie ou de ressources naturelles, réclamant des investissements et des emplois. Citons la grève  dans l'usine d'embouteillage de gaz à Gabès, qui a provoqué une pénurie dans la région, les mobilisations récurrentes dans la région de Gafsa, bloquant l’extraction du phosphate, la grève générale, des le 3 décembre de la ville de Kairouan. Tolérance du gouvernement, silence des partis, le hirak impose ses volontés. Triste perspective, les soulèvements  locaux et régionaux et le pouvoir de la rue, remettent en cause l’Etat. Le banditisme, qui s’illustre par le nombre très important des braquages, relève désormais du quotidien. Comment corriger la situation, en rappelant les mots clefs de l’idéal bourguibien, le prestige de l’Etat et l’unité nationale, avec un Etat central et des citoyens de droit ?

L’UGTT, consciente des dangers, propose la tenue d’un dialogue nationale, sous la présidence du chef de l’Etat. Elle lui demande de mettre en place un comité des sages composé de personnalités nationales indépendantes de différentes spécialités, dont les membres ne seront pas candidats à des postes politiques. Ce comité sera chargé de superviser le dialogue national permettant d’introduire les réformes économique, politique, et sociale nécessaires. Ce comité assurera la gestion du dialogue et le rapprochement des points de vue des différentes parties concernées par le dialogue selon un calendrier prédéterminé. L’UGTT a notamment déterminé les principaux axes du dialogue abordant trois volets, à savoir politique, économique et social.

Notons que l’UGTT, n’évoque pas la participation des partis politiques à ce dialogue. D’ailleurs leur association n’est pas aisée, vu la démarcation politique qui les oppose. D’ailleurs les partis sont plutôt des rassemblements, sans visions d’avenir et sans programmes socio-économiques.  Opinion pessimiste d’un observateur, “ on ne peut traiter la crise par un dialogue avec les acteurs qui en sont responsables’’. Sans ancrage et sans légitimité électorale, le gouvernement peut difficilement engager des réformes, qui font mal.

Le pouvoir exécutif, conscient de la gravité des dérives, prend position. Le président de la République, Kaïs Saïed, a souligné la nécessité de préserver l’unité et la pérennité de l’Etat et d’assurer la continuité des services vitaux. Il faut agir, dit-il,  contre les criminels, qui “tentent de conduire l’Etat vers la désintégration” et “portent atteinte aux droits des citoyens” (entretien, avec le chef du gouvernement, le 2 décembre 2020). D’autre part, le chef du gouvernement tunisien, Hichem Mechichi a appelé le même jour, les forces de sécurité à intervenir “immédiatement’’ pour repousser les manifestants qui bloquent les sites de production industrielle (entretien  avec les ministres de l’intérieur et de la défense, le 2 décembre 2020). Mais l’attitude du chef du gouvernement reste ambigüe, vu ses concessions du Kammour, qui ont ouvert la voie aux sit in régionaux.

L’intelligentsia s’interroge, à quelle direction se réoriente la croissance des forces productives et comment traiter la crise. Des observateurs affirment leurs craintes d’une explosion en janvier, mois des contestations populaires en Tunisie, en 1978, en 1984 et en 2011. Au cours de leurs discussions du budget 2020, de nombreux parlementaires ont exprimé leur pessimisme. Des analystes parlent d’une crise sans issue. Nous pensons, quant à nous que la crise imposera sa solution, fut-elle au prix d’un retour aux élections et du choix d’un gouvernement de compétences. Dictons arabe célèbre : “Ijtaddi izmaten tanfariji’’ (O crise, quand tu t’aggrave tu te dénoue). D’autre part, la Tunisie bénéficie de privilèges importants : une armée, des forces de sécurité et une administration,  au-dessus de tout soupçon, confortées l’UGTT et l’UTICA, des organisations nationales, veillant au grain.

Libye, le difficile chemin de la paix

Pr. Khalifa Chater

 

Deux autorités se disputent  le pouvoir, en Libye : le gouvernement d’accord national (GAN), qui siège dans l’ouest à Tripoli et reconnu par l’ONU, et un pouvoir incarné par Khalifa Haftar, homme fort de l’Est, soutenu par une partie du Parlement élu et son président, Aguila Saleh. La Libye vit une grave guerre civile, depuis la chute de Moammar Kadhafi en 2011. Risque de dislocation, instabilité, afflux de mercenaires  et jeux politiques régionaux et internationaux. La donne inquiète les pays du voisinage, soumis à une rude épreuve.

Sous l’impulsion de la représentante spéciale adjointe du secrétaire général des Nations Unies aux affaires politiques en Libye, Stephanie Williams, des discussions ont été engagées : Les parlementaires des deux camps rivaux ont discuté au Maroc des modalités d’un partage des postes à la tête des principales institutions, ainsi que de leur réunification. Enfin, des représentants militaires des deux camps se sont retrouvés, fin septembre, en Égypte, pour discuter d’un cessez-le-feu durable. Le climat politique semblait désormais favorable : Le gouvernement installé dans l’Est a ensuite démissionné, dimanche 13 septembre. Le premier ministre du gouvernement d’union nationale, Fayez Al Sarraj, s’est dit prêt à quitter ses fonctions d’ici à la fin octobre. Autre signe de détente, la production pétrolière a repris, dimanche 11 octobre, à Al-Charara, le plus grand champ pétrolier libyen, après plus de neuf mois d’arrêt. Le maréchal Haftar avait accepté, vendredi 18 septembre, de lever le blocus imposé par ses forces sur les sites pétroliers pour dénoncer une répartition inéquitable des recettes entre l’Ouest et l’Est. D’autre part,  Stephanie Williams, médiatrice de l'ONU pour la Libye, est parvenue à obtenir un accord de paix, vendredi 23 octobre, après cinq jours de discussions à Genève. Les parties en conflit, le gouvernement d'entente nationale (GNA) et les autorités de l'Est alliées du maréchal Khalifa Haftar, ont signé un cessez-le-feu "national et permanent". Des négociations menées parallèlement entre des représentants des forces militaires du GAN et du maréchal Haftar, ont abouti à un accord prévoyant « le retrait de tous les mercenaires et combattants étrangers »  de cette zone où le front s’est stabilisé au printemps.

Les négociations du Forum politique libyen, organisées le 9 novembre à Tunis devaient conclure les concertations entre les belligérants. La réunion débuta, lundi 26 octobre, par visioconférence, avant de se poursuivre en face-à-face, le 9 novembre à Tunis. La réunion de 75 des participants sélectionnés par l’ONU, intégrant des membres du Parlement de Tobrouk (Est) et du Haut Conseil d’État (Ouest), devait finaliser les accords.  En parallèle des négociations du Forum politique libyen, de Tunis, la rencontre du 10 au 13 novembre du Comité militaire mixte 5+5, rebaptisé Comité militaire joint (CMJ), à l’hôtel Mahari de Syrte devait consolider l’accord. À mi-chemin sur la côte méditerranéenne entre Tripoli et Benghazi, la ville de Syrte, contrôlée par l’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar depuis janvier, était  cœur des négociations, sur la mise en place du cessez-le-feu.  Condition sine qua non à sa réussite : le retrait des unités militaires et des forces armées des lignes de front ainsi que celui des combattants étrangers.

Un accord a été conclu par le forum, sur l’organisation des élections le 24 décembre 2021. Mais on ne parvint pas à se mettre d’accord sur  nouvel exécutif chargé de superviser une période de transition devant mener aux élections. Il y eut certes un rapprochement des points de vue. Mais les divergences étant importantes, on suspendit les négociations dimanche 15 novembre, après une semaine de discussions laborieuses. Affaibli sur la scène internationale, l’homme fort de l’Est libyen Haftar persiste à jouer un rôle dans les négociations de sortie de crise. L’accord devait nécessairement l’intégrer dans le nouveau pouvoir exécutif, en association avec les dirigeants de Tripolitaine et du Fazzan. Mais la majorité des membres du forum était  opposée à une construction d’un Etat civil. Ils défendent, d’autre part, les positions de leurs alliés turcs, qui ne souhaitent pas se dégager de la tripolitaine et perdre les privilèges qu’ils ont acquis, dans le cadre de leur expansion néo-ottomane. Cette opposition a vraisemblablement bloqué les velléités de l’accord. Fait significatif, au cours de sa visite en Turquie, le 17 octobre, le ministre des Affaires étrangères américain Mike Pompeo, a cru devoir rappeler ses entretiens, avec le président français, critiquant le jeu de rôle d’Ankara, en Libye. Les USA souhaitent, en effet, mettre fin aux interventions de la Turquie et de la Russie en Libye. 

Optimiste par sa charge diplomatique, Mme Williams déclara : «Nous avons atteint un consensus sur trois documents importants : la feuille de route [vers des élections], les prérogatives des autorités exécutives et les critères d’éligibilité… mais dix ans de conflit ne se résolvent pas en une semaine". Faut-il partager la satisfaction de la représentante de l’Onu ? La tenue de la réunion a fait valoir la nécessité d’un dialogue inter-libyen, excluant les velléités d’interventions extérieures et la prise en compte des enjeux régionaux et internationaux. D’autre part, la prise en compte de la nécessité d’écarter l’issue militaire, le  cessez le feu, l’ouverture des frontières, le déblocage de l’extraction du pétrole attestent l’amélioration de la situation et la désescalade militaire. Mais la guerre civile reste latente, n’excluant pas la remise en cause de l’unité nationale. D’autre part,  le retour à la décentralisation tribale pré-kadafienne révèle les défis du grave enjeu. Comment reconstruire le pays, restaurer l’Etat ? Les compromis  conjoncturels de la situation actuelle devaient aboutir à une vision consensuelle.  Il s’agit d’un travail de longue haleine. Fait évident, les protagonistes libyens semblent décidés à reprendre ce dialogue nécessaire. Wait and see.

Tunisie, l’état des lieux

Pr. Khalifa Chater

 

“La Tunisie se suicide’’, comment ne pas admettre ce diagnostic, ce jugement sceptique d’un économiste éminent ! Tous les indicateurs économiques, financiers et sociaux l’attestent. La troïka a inauguré le processus du déclin. Tous les gouvernements qui lui ont succédé ont, par leur politique du laisser faire, persisté dans cette voie. Point de vision d’avenir et point de stratégie pour assurer le redressement économique et social. Le pouvoir a cru devoir écarter tous les économistes. De ce fait, les attentes de la “révolution’’ ont été occultées. Alternative à la vision passéiste de l’islam politique, la nostalgie des régimes antérieurs, l’ère glorieuse bourguibienne et même le pouvoir du coup d’Etat de 1987.

Faut-il expliquer la crise par le régime parlementaire, établi par la troïka ? Pays en crise, la Tunisie a-t- elle  besoin d’un régime autoritaire ? Conséquence évidente des multiples sitting, l’Etat s’est affaibli.  Un consensus entre les différents acteurs aurait permis d’établir un contrat social et d’assurer  une trêve.   Peut-on adopter les critiques du mode électoral, qui peut difficilement former une majorité ? Faudrait-il expliquer la crise globale par les dérives des partis, soucieux essentiellement de conquérir le pouvoir, d’obtenir à leurs dirigeants des charges ministérielles ? Les principaux partis n’ont pas de programmes économiques et sociaux. Les Tunisiens adoptent une attitude critique des partis. Nahdha, qui n’arrive pas à faire valoir ses différentes mues, vit une grave crise interne, illustrée par la motion d’une centaine de ses dirigeants contre leur président.  Ses défenseurs parlent volontiers d’une démocratisation interne. Nida Tounes n’a pas survécu à la mort de son président Béji Caid Essebsi. Les multiples partis, issus de son sein, ont suivi son déclin. Tahya Tounes, par exemple, n’a pas été en mesure de s’affirmer, après une percée théâtrale, lorque son fondateur était chef du gouvernement. Le parti destourien s’est illustré par sa lutte contre Nahdha et sa non-reconnaissance de la présidence parlementaire. Les différents sondages d’opinion lui sont favorables. Mais les citoyens tunisiens attendent son programme socio-économique, au-delà de ses principes fondateurs.

Hichem Mechichi, qui a succède à Elyes Fakhfakh, le 2 septembre 2020, à formé “un gouvernement de technocrates’’, écartant les partis politiques. Ce qui satisfait les citoyens, désormais hostiles aux partis et critiquant la gestion parlementaire. Ce gouvernement pourrait-il arrêter le développement de la crise ?  Le nouveau chef du gouvernement a formé une équipe restreinte d’énarques, diplômés de l’école nationale d’administration. Cadres incontestables, ils sont certes capables de gérer la gestion bureaucratique. Mais la donne tunisienne nécessite aussi une vision d’avenir du chef du gouvernement et de grands économistes pour la mettre en œuvre. Nous n’en sommes pas là. Jugement excessif d’un observateur, “on peut facilement atteindre le niveau d’incompétence, selon le principe de Peter’’. La nomination, comme conseillers de deux membres de l’ancien régime  ne permet pas de combler le vide économique du gouvernement.

La crise libyenne bloque les échanges et  particulièrement les rapports avec son voisinage immédiat. La pandémie de la Covid-19 a aggravé la situation : fermeture d’usines, accroissement du chômage, développement de la précarité. Or, déjà avant la pandémie, ces trois moteurs de la croissance et de la création d’emplois étaient en panne. Cette donne réduit la marge de manœuvre du gouvernement.

Signe de la crise, la Tunisie deuxième exportateur international du phosphate est réduite à effectuer des achats de l’étranger. Le forage et la production du pétrole sont bloqués par les manifestants. Cette tolérance de l’Etat  ne peut continuer. Autre constat, l’ouverture du pays à la concurrence des produits étrangers. Ce qui explique la ruine de l’industrie des textiles tunisiens.  Les réseaux sociaux rappellent que “la Tunisie importe l’harissa, le borghoul (blé concassé), les feuilles de briks, les glébets et les produits scolaires’’. Ce qui contribue au déficit commercial. Espérons que gouvernement  soit en mesure de mettre fin à cette dépendance idéologique et à ses effets économiques et sociaux, qui freinent toute action de redressement ?

En politique étrangère, l’écartement, de deux  représentants du pays à l’ONU et au conseil de sécurité, dans un intervalle de cinq mois surprend. La Tunisie n’est-elle  pas en mesure d’appliquer son discours international ?  On n’aurait peut être pas dû, dans ces conditions, intégrer le conseil de sécurité, car on devait répondre aux états arabes et africains, qu’on est censé représenter ?

Libye : la nouvelle donne

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 02 au 16 septembre 2020

 

Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi après une révolte en 2011, la Libye est en proie à des luttes d'influence.  Aujourd'hui deux autorités se disputent le pouvoir : le Gouvernement d'union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, basé à Tripoli (ouest), et un pouvoir incarné par Khalifa Haftar, homme fort de l'Est. Après seize mois de conflits, les deux camps rivaux ont annoncés séparément vendredi 21 août la cessation des hostilités et l'organisation prochaine d'élections. Ces annonces surprises interviennent après plusieurs visites de responsables étrangers dans ce pays doté de grandes réserves de pétrole  et devenu une plaque tournante du trafic de migrants vers l'Europe.  Dans son communiqué, Aguila Saleh, qui dirige le premier Parlement élu en Libye depuis 2011 et est basé dans l'Est, a annoncé des élections, mais sans avancer de date, et a appelé “toutes les parties à un cessez-le-feu immédiat’’.  En outre, Saleh ne mentionne pas une démilitarisation de Syrte et Joufra. Il propose la formation, sans doute après des élections, d'un nouveau Conseil présidentiel qui serait basé à Syrte, ville natale de Mouammar Kadhafi puis bastion du groupe djihadiste État islamique jusqu'en 2016. Dans un communiqué, Fayez al-Sarraj, chef du Conseil présidentiel qui chapeaute le gouvernement, a appelé à la tenue “d'élections présidentielles et parlementaires en mars prochain’’. Il a aussi “ ordonné un cessez-le-feu immédiat et l'arrêt des opérations sur tout le territoire’’, ce qui permettra, selon lui, de créer des zones démilitarisées dans la région de Syrte (nord) et celle de Joufra, plus au sud, toutes deux sous contrôle des pro-Haftar.

S’agissait-il de débloquer l’exportation du pétrole, demandée par les USA ? Conséquence immédiate, la réouverture des terminaux pétroliers, après un blocus de plusieurs mois. Qui a signé la fin de la guerre ? Cette initiative de sortie de crise politique a été saluée par l'ONU et plusieurs pays arabes et occidentaux. Mais,  cette annonce a été accueillie avec autant d'espoir que de prudence. D’ailleurs, un des adjoints de Haftar vient de la remettre en question, alors que la Turquie n’est pas disposée à abandonner son  alliance avec Serraje.

Fait plus important, les manifestations populaires la semaine dernière contre le pouvoir de Serraje et l’affrontement avec ses milices remettent en cause sa légitimité. Son exclusion du ministre de l’intérieur, le 28 aout ne peuvent que reporter la crise. Renversement de la situation, Fathi Bachagha a pu sauver in extremis son siège de ministre. Le Misrati Fathi Bachagha doit son retour le 4 septembre à son poste de ministre de l’intérieur du Gouvernement d’entente nationale (GNA) aux pressions américaines et turques. En coulisses, Washington comme Ankara ont ferraillé auprès du Premier ministre Fayez al-Sarraj pour réintégrer le ministre qu’il avait suspendu (Jeune Afrique, 4 septembre 2020).

Précipitation des événements, au terme de quatre jours de réunions au Maroc (Bouznif, 6-10 septembre) , dans un cadre qui prépare le dialogue politique libyen, les délégations du Haut Conseil d’État et du Parlement basé à Tobrouk sont parvenues à mettre en place des critères et des mécanismes “ transparents et objectifs’’ pour les postes à pourvoir à la tête des institutions souveraines. Le but étant de mettre fin aux divisons qui sclérosent ces institutions. Les deux parties ont convenu également de se rencontrer à nouveau fin septembre pour finaliser l’accord. Mais à Bouznika, c’est seulement le partage régional entre est, ouest et sud libyen qui a été résolu, aucun nom n’a été avancé pour les postes sensibles. Parallèlement à Genève, sous l’égide de l’ONU, une rencontre de trois jours entre des représentants politiques libyens a permis d’annoncer un accord. Selon le communiqué final, il est nécessaire de réorganiser le Conseil présidentiel, de nommer un gouvernement d’union nationale pour mener à bien des élections et de déménager momentanément le siège du gouvernement et du Parlement à Syrte. Ces élections devraient se tenir dans une période qui ne dépasserait pas les dix-huit mois.

La réaction de la communauté internationale semble encourageante : L'Égypte, qui a envisagé un temps de déployer des troupes en Libye voisine, l'a aussi saluée. Le Qatar s'est félicité de la “relance du processus politique’’. La France, impliquée dans de précédentes initiatives pour un règlement politique, a souligné que ces promesses, jugées « positives », « doivent se matérialiser sur le terrain ». Le chef de la diplomatie de l'Union européenne, Josep Borrell, a abondé dans le même sens, en estimant “ crucial que toutes les parties s'en tiennent à leurs déclarations’’. Les Occidentaux craignent, en effet, une poursuite du chaos en Libye, devenue, faute d'un pouvoir central structuré, une plaque tournante du trafic de migrants et un repaire pour des groupes djihadistes. Mais restons prudents : Depuis l'accord de Skhirat au Maroc conclu en 2015 sous l'égide de l'ONU, plusieurs initiatives ont été annoncées pour sortir la Libye de la crise mais n'ont pas été suivies dans les faits.

Ne perdons pas de vue que la Turquie, confrontant sa politique néo-ottomane, veut s’assurer sa domination de la Tripolitaine, son protectorat de fait, par l’exploitation de sa manne pétrolière. Alors qu'Ankara appuie le gouvernement de Tripoli face à l'homme fort de l'est libyen Khalifa Haftar, la Turquie discute avec la Libye pour y procéder à des recherches pétrolières et gazières. Après la Méditerranée et la Mer noire, Ankara lorgne désormais la Libye, sur le front des hydrocarbures (gaz et pétrole.  “Nous discutons avec le gouvernement libyen et la compagnie libyenne nationale de pétrole au sujet de champs terrestres et offshore (pour rechercher) du pétrole et du gaz’’, a déclaré à des journalistes un haut responsable du ministère turc de l'Energie. “Nous sommes aussi en discussions avec eux dans d'autres domaines liés à l'énergie comme la production d'électricité. Ils ont d'immenses besoins énergétiques, notamment en électricité’’, a ajouté le responsable, parlant sous couvert d'anonymat. Les pourparlers portent aussi, selon lui, sur "le développement du réseau (de distribution) et potentiellement l'exploitation et la construction de pipelines". De fait, les enjeux turcs en Libye bloquent les négociations. Ce qui explique d’ailleurs la rencontre Serraje/Ordogan, à Istanbul, lors des négociations de Bouznif.