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Une crise de gouvernance

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 29 juillet au 12 aout 2020

 

La gouvernance désigne la manière dont un gouvernement exerce son autorité économique, politique et administrative et gère les ressources d'un pays en vue de son développement. Elle a "pour but de fournir l'orientation stratégique, de s'assurer que les objectifs sont atteints, que les risques sont gérés comme il faut et que les ressources sont utilisées dans un esprit responsable". La révolution tunisienne avait comme objectif d’assurer une meilleure gouvernance, au service des citoyens, leur assurant la liberté, la dignité et l’amélioration de leurs niveaux de vie. Elle constitua un défi, pour tous les gouvernements qui se sont succédé. Fait évident, la bipolarité idéologique, les guerres entre partis et la compétition pour les charges ministérielles ont remis en cause la priorité du développement. L’endettement de  l’Etat, le développement du chômage, la baisse du niveau de vie et la baisse du pouvoir d’achat ont été aggravés par l’inflation et la chute du dinar. La pandémie accrut le chômage et bloqua les moyens d’intervention de l’Etat, au service de la société. Une décroissance de moins de 7 % devait annihiler toutes possibilités de redressement.

La démission du chef de gouvernement Elias Fakhfakh, fragilisé par un conflit d’intérêts évident, devait mettre à l’ordre du jour une nouvelle donne. Son gouvernement fut certes préoccupé par le traitement des conséquences de la pandémie. Mais, dés sa prise du pouvoir, il a occulté le traitement des questions socio-économiques, qu’il aurait dû promouvoir. Comptable plutôt qu’économiste, il n’avait pas de vision d’avenir. La Tunisie est désormais à la recherche d’un chef de gouvernement. Les partis avancent des candidatures, de leurs seins, de leurs hiérarchies, faisant valoir les rapports de forces, alors que le défi socio-économique exige un économiste confirmé, ayant fait ses preuves.

L’équation politique est perturbée par le conflit entre les dirigeants : Nahdha prépare une motion parlementaire, pour licencier Elyes Fakhfakh, déjà démissionnaire alors qu’un certain nombre de députés demandent l’écartement de la présidence du parlement du président de Nahdha. Des guerres parlementaires théâtralisées, avec leurs auteurs, leurs acteurs et leurs souffleurs, assurant publiquement des discours de langue de bois ou des surenchères. Ne traitant pas les priorités des citoyens, les conditions de leurs quotidiens, les députés et leurs partis perdent leurs légitimités.

Arbitre de la situation, le président de la république, plus à l’écoute des revendications populaires, les rappellent régulièrement. Il estime qu’il faut rectifier le tir.  Pourrait-il imposer son slogan-programme "le peuple veut" ?  Pourrait-il faire valoir sa médiation entre le peuple et la classe politique ? Comment interpréter "le non-dit" de ces discours, les allusions non explicites "aux ennemis de l’intérieur et de l’extérieur". C’est à lui que revient le mot final, lors du choix du chef du gouvernement, après la présentation de candidats par les partis. Lourde responsabilité. Autrement, en l’absence de consensus, la dissolution du parlement et l’organisation de nouvelle élections changeraient la donne, mais reporterait le traitement de la crise économique.

Le post-printemps arabe, étude de cas…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 15 au 19 juillet 2020

 

Des hirak, des contestations populaires plutôt que de vraies révolutions, ont remis en cause les régimes autoritaires de l’aire arabe. Les résultats obtenus dépendaient, dans une large mesure des spécificités des Etats. Des présidences à vie, des régimes de partis-états définissaient ces cas de despotisme plus ou moins éclairées ou prétendus tels : En Egypte et en Libye, le pouvoir avait une caractéristique militaire, dépendant de sa genèse. Alors que l’Egypte est centralisée, la Libye maintenait de fait ses divergences régionales et tribales. En Syrie, le pouvoir d’Assad s’appuyait sur le parti Baath. En Algérie, le pouvoir conciliait l’autorité de la direction du FLN et de son soutien, par l’armée. En Tunisie, le pouvoir était le produit du coup d’Etat de 1987, qui a écarté le leader Habib Bourguiba. Au Yémen, la guerre civile divise le pays, en deux mouvances, en 1962  et suscite une guerre de procuration entre l’Egypte et l’Arabie. En dépit de la fusion, en 1990, de la République arabe du Yémen (Yémen du Nord) et la République démocratique populaire du Yémen (Yémen du Sud), la centralisation reste aléatoire, vu le tribalisation dominant. Bien entendu, le jeu politique internationale et régionale affecta l’aire arabe et remis en cause sa stabilité.

La guerre civile se perpétue en Libye : Depuis l'intervention occidentale de 2011 et la chute de Mouammar Kadhafi, le pays s'enlise dans une guerre civile avec, dans chaque camp, de nombreux parrains. D'un côté, Qatar et la Turquie soutiennent le gouvernement d'entente nationale (GEN), soit disant légitime de Serraje. De l’autre coté, les Emirats, l’Egypte et la Russie sont les alliés du général Haftar, qui domine la Cyrénaïque. L’Union Européenne affirme une certaine neutralité, bien que certains de ses membres, aient choisi leurs alliés, qu’ils appuient discrètement, la France plutôt favorable à Haftar, le Royaume Uni, qui penche vers le gouvernement Serraje.  Mais la composition de ce gouvernement, qui intègre les islamistes, les milices et les terroristes suscitent de grandes inquiétudes. Khalifa Haftar, l’homme fort de l'Est libyen, a lancé, en avril 2019, une offensive contre Tripoli. Mais l’intervention de la Turquie,  engagée depuis novembre aux côtés du GNA, a bloqué l’avancée  de l’armée de Haftar. Les renforts turcs et les mercenaires daéchiens ramenés de Syrie auraient inversé les rapports de forces.

La donne régionale  et internationale semble annoncer d’éventuels changements. La prise de position de la France contre l’intervention turque en Libye aurait certes ses influences sur les positions occidentales, vu la pression qu’elle exerce sur l’otan. Le  président tunisien, déclara, lors de voyage à Paris, dans un entretien avec France 24 que la légitimité du gouvernement Serraje est provisoire. Mais la position de la Tunisie reste ambigüe, vu la bipolarité politique des acteurs et l’alliance de Nahdha avec la Turquie et le gouvernement de Tripoli. Changement de l’attitude de l’Algérie,  le président Tabboune affirma que le gouvernement Serraje  “a perdu sa légitimité et ne représente plus le peuple’’ (France 24, 4 juillet). Position différente de la France qui soutient le maréchal Haftar,  l’Algérie  demande la prise du pouvoir d’un conseil élue. Position partagée, les pays du voisinage ne s’accommoderaient pas d’un protectorat turc, en Tripolitaine. Ce qui risque de changer les rapports de forces en Libye. De fait, le président Erdogan joue sa  dernière carte. Il est affaibli dans son pays alors que sa politique d’expansion néo-ottomane suscite un véritable lever de bouclier.

Des frappes, le 5 juillet,  contre les forces turques, établies dans la base de Watiya, annoncent que le maréchal Haftar, soutenu par l’Egypte à repris l’initiative.

Le défi libanais : Le Liban est le dernier pays marqué par la contestation populaire. Le mouvement contestataire se déclencha, en octobre 2019, à cause d’une hausse de taxe décidée pour renflouer les caisses de l’État. Une partie de la population est alors descendue dans la rue pour exiger le renvoi de toute la classe politique, rendue responsable des maux du pays et pour demander  “un nouveau pacte social, un nouveau système politique, une sortie du communautarisme débridé’’ affirme  Karim Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques de l’université Saint-Joseph de Beyrouth.

De fait, le Liban subit les contrecoups de la crise syrienne et l’implication de Hizb Allah, dans cette guerre. Depuis lors, la crise financière s’est amplifiée et les manifestations ont perduré. Cet ancien “paradis bancaire’’ subit, depuis l’automne 2019, une crise économique sans précédent (Le monde 26 juin 2020). Les crises se succèdent depuis l’automne 2019 au Liban. La démission du gouvernement n’arrêta pas l’escalade. La crise a culminé, début juillet, par une dépréciation record de la livre libanaise face au dollar auquel elle était indexée depuis 1997. Officiellement, le rapport est d’un dollar pour 1507 livres, mais sur le marché parallèle, il a atteint le seuil des 5000 livres, voire les 6000 selon certains médias locaux. “Ce n’est plus une crise que traverse le Liban. C’est une tornade, un déclassement à toute allure marqué par une dépossession du pouvoir d’achat, des licenciements et une perte de repères’’ affirme Laure Stephan (Le Monde 3 juillet 2020).

Faudrait-il changer le modèle socio-économique mise en cause par les manifestants ? Les Libanais qui manifestent sont unis par une “revendication commune de changement, de voir naître un Liban nouveau, mais il n’y a pas encore de feuille de route commune… On a vu émerger depuis octobre 2019, un citoyen libanais qui ne souhaite plus qu’on l’assigne à résidence identitaire parce qu’il a pu naître sunnite, chiite ou maronite,’’, reconnaît le politologue Karim Bitar (enteretien, par Xavier Sartre, 16 juin 2020 , Vatican news).

Tunisie, un gouvernement fragilisé : La désunion de la coalition gouvernementale annonce une ère d’instabilité. Nahdha réclame l’élargissement de la coalition, pour intégrer le parti Qalb Tounes.  Ce que refuse le chef du gouvernement faisant valoir l’exigence du président de la république. Nahdha souhaite faire valoir la majorité parlementaire, avec l’alliance de Qalb Tounes et la coalition al-Karama. Elle remet en cause le parti ech-Chaab, vu sa prise de distance avec son idéologie. Elle n’omet pas ses divergences avec le Président, qui souhaite qu’on accorde la priorité au traitement de la crise sociale et ne partage pas son soutien, au gouvernement Serraje.

Le chef du gouvernement est fragilisé par les soupçons de conflit d’intérêts. Il est soutenu par le pari Tayar, qui occulte son discours fondateur. Mais la position du parti Nahdha semble ambigüe. Elle hésite entre sa mise en dépendance pour faire valoir ses vœux ou son écartement du pouvoir. Réuni le 4 juillet, son bureau exécutif annonce une “réévaluation de la position du mouvement vis-à-vis du gouvernement et de la coalition’’, lors de sa prochaine réunion. Le gouvernement est désormais en sursis. Mais les partis de la coalition gouvernementale et parlementaire craignent d’éventuelles élections, en cas de chute du gouvernement, vu l’ascension spectaculaire du parti destourien.

Les autres cas : La Syrie fut la grande victime de la géopolitique régionale et internationale. Les interventions de la Russie et de l’Iran,  ont permis le maintien au pouvoir du président Assad. Mais les interventions turques contre les Kurdes de Syrie portent atteinte à sa souveraineté.

Au Yémen, la guerre civile a été confortée par les interventions de l’Arabie Saoudite, des Emirats et de l’Iran.

L’Egypte réussit à écarter du pouvoir les Frères musulmans. Le général Sissi intervient et prit le pouvoir, répondant à une manifestation populaire salutaire. Il a pu ainsi sauver la mise.

Si l’histoire m’était contée … !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 25 juin au 1 juillet 2020

 

 “L'histoire consiste à méditer, à s'efforcer d'accéder à la vérité, à expliquer avec finesse les causes et les origines des faits, à connaître à fond le pourquoi et le comment des événements’’. (Ibn khaldoun, Tunis 1332 - Le Caire 1406).

Chaque révolution a ses maladies infantiles, au-delà de la quête  d’une république souverainiste, démocratique et sociale. En Tunisie, les discussions parlementaires du 9 juin 2020, ont été marquées par des polémiques relatives à l’identité nationale, à la genèse de la colonisation et à l’histoire du mouvement national. Cette velléité de révisionnisme - fut-elle exprimée par des voix isolées, des éléments marginaux de la classe politique ! - s’inscrirait au-delà du passéisme et de la nostalgie, les enfants de l’anthropologie révolutionnaire tunisienne. S’agissait- elle de robinsonnades, occultant les rapports de production et de l’exploitation qui en découle, elle nécessite un rétablissement de la vérité et une confirmation de nos assises historiques, par une correction du discours politique de dérive, fut-il minoritaire et non représentatif, vu le consensus parlementaire qui l’a rejeté. Il fallait appréhender l’histoire dans sa globalité et sa complexité, réhabilitant les acteurs politiques, les leaders qui ont engagé la dynamique de promotion du pays.

Le statut de la Tunisie : Oujak de Tunis ou dar jihad (termes usuels dans la correspondance tuniso-ottomane), Etat Barbaresque (terme souvent utilisé par les Européens), wilaya ottomane (province) ou Régence, quel était le statut de la Tunisie ? La Tunisie était certes une wilaya  ottomane ou pachalik, puisque le bey est le pacha, en titre, de la régence de Tunis, un gouverneur de cette province.  Mais la Tunisie disposait d’une autonomie effective, échappant au droit de regard du calife. Les beys se succédaient au sein de la famille mouradite puis husseinite. La régence de Tunis ne payait pas d’impôt à la Turquie, mais offrait des cadeaux à Istanbul, lors de l’accession d’un bey ou d’un calife au pouvoir, occasion de la ratification de la nomination du bey, par le suzerain ottoman.

Les beys de Tunis affirmaient leur indépendance de la Turquie. En mai 1838, soucieuse de rattacher davantage la Régence à son empire, la Turquie envoya un émissaire de haut rang, le vice-amiral ottoman, pour demander à Ahmed Bey, de payer un tribut annuel au sultan. Mais il refusa. La Turquie profita de la promulgation du Khatti Gulhané, pour demander son  application dans la Régence de Tunis. Ahmed Bey refusa. Revenant à la charge, le sultan demanda au bey d’adopter l’emblème national ottoman et de payer des impôts à la sublime Porte. Le Bey refusa (Voir Ibn Abi Dhiaf, Ithaf ahl azzamane bi Akhbar moulouk tounes wahd al aman, t. 4, pages 17, 18, 37, 38, 49). Ahmed Bey rejetait ces demandes, sans remettre en cause la suzeraineté ottomane. D’ailleurs, il effectua, en 1846, une visite officielle en France, sans consulter le sultan, confirmant les vélléités d’indépendance. D’ailleurs, la nature du pouvoir ottoman, assurant ses assises par les soldats turcs et les mamelouks, changea par l’adoption de l’armée nizamie, formée par des hommes du pays.

L’établissement du protectorat : Méconnaissant l’histoire tunisienne, des députés affirmèrent que la Turquie aurait donné la Tunisie à la France. La critique de la politique d’expansion néo-ottomane ne justifie pas une révision politique subjective de l’histoire. La Turquie était “l’homme malade de l’Europe’’, depuis le XVIIIe siècle. Menacée de partage, elle fut sauvée par le Royaume Uni, qui ne voulait pas  permettre, par cette donne, à la Russie d’accéder à la Méditerranée. De fait, la Tunisie vivait une ère de dépendance et était soumise aux consuls de France et de Grande Bretagne. Elle était l’objet de convoitises européennes. Durant son ère précoloniale, elle dut développer ses échanges avec l’Europe, subissant une “économie de traite’’, échangeant ses produits agricoles avec les produits manufacturés. L’alternative coloniale, en vue de la conquête des marchés, était son horizon, à plus ou moins brève échéance. Voir notre étude : Dépendance et mutations précoloniales: La régence de Tunis de 1815 à 1857, Publications de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1984). L’endettement, depuis 1863, la banqueroute en 1869 et l’établissement de la commission financière internationale Anglos-franco-italienne, en 1869, accéléraient cette mise en dépendance (voir l’analyse, la genèse et les conséquences de la crise financière, par le  professeur Jean Gainage, Les Origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Paris, PUF 1959).

En marge du congrès de Berlin, Bismarck offrit la Tunisie à la France, souhaitant occulter l’occupation allemande de l’Alsace lorraine. Le congrès de Berlin précipita le partage colonial.

Le mouvement national : Habib Bourguiba fut le leader du mouvement  mouvement national. Peut-on considérer le principal père fondateur comme “un collaborateur de la France’’ (affirmation gratuite d’un marginal, qui suscita un lever de bouclier (discussion parlementaire du 9 juin) ? Peut-on oublier qu’Habib Bourguiba a été l’objet d’arrestations et d’exils ? Il fut arête du 3 septembre 1934 - au 22mai 1936 à  Kebili, Tataouine, Borjle Bœuf, puis du 10  avril 19 38 à janvier 1943, à Teboursouk, Fort Saint-Nicolas de Marseille, Montluc de Lyon et  Fort de Vancia. Il a eu le mérite d’intégrer le peuple dans la lutte nationale et de conduire le pays à l’indépendance, par sa stratégie des étapes. Dans ce contexte, il a engagé les négociations de l’autonomie interne et a exigé la satisfaction de l’objectif de l’indépendance. Habib Bourguiba a choisi le grand propriétaire terrien Tahar Ben Ammar, proche du mouvement national, comme chef de gouvernement, pour diriger l’équipe de négociateurs tunisiens. Le jeune Taieb Mhiri, dirigeant de la lutte a joué le rôle d’intermédiaire entre Habib Bourguiba, en France, Salah Ben Youssef à Genève et le gouvernement, à Tunis. Mais Salah Ben Youssef a pris ses distances et rejoint Bandoeng, considérant l’autonomie interne comme un  “pas en arrière’’. Voir notre étude  Tahar Ben Ammar 1889 - 1985, publications Nirvana, Tunis, 2010.

Peut-on expliquer cette rupture entre Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef, par “le radicalisme et le panarabisme’’, du secrétaire général du Néo-Destour ? Au contraire, Salah Ben Youssef a opté pour une tactique modérée, après le retour de Bourguiba du Caire. En août 1950, il est désigné ministre de la Justice dans le gouvernement de M'hamed Chenik, qui devait conduire les négociations vers l’autonomie interne. D’ailleurs, au cours de son exil, Habib Bourguiba souhaitait le développement de la contestation nationaliste, pour développer son argumentaire au Moyen-Orient et en Occident. Lors de son exil, il affirma “Nous avons acquis la certitude, que l’émancipation de la Tunisie de la tutelle française ne sera jamais réalisée avec la coopération de la France. Elle se fera malgré la France ou ne se fera pas’’ (lettre de Bourguiba à son fils, Le Caire, 16 janvier 1949, in Habib Bourguiba, la Tunisie et la France, Julliard, 1954, p.219). Par contre, Salah Ben Youssef, qui dirigeait l’appareil du parti, durant l’exil de Bourguiba,  souhaitait calmer le jeu et entretenait des bonnes relations avec l’Establishment, en faveur des réformes.

Le statut radical et panarabe de Ben Youssef est bien tardif. Certes, Ben Youssef  était considéré, dans cette conjoncture, comme “extrémiste’’. Mais il était aussi “plus traditionnaliste et plus conservateur’’, alors que Bourguiba devait se distinguer par sa modernité (jugement de Ben Youssef par Vacherot, in Albert Memmi, Tunisie, an 1, CNRS, 2017, p. 67). Mais le conflit s’expliquait essentiellement par la lutte pour le pouvoir entre les deux leaders. Bourguiba était le chef charismatique du Néo-Destour. Ben Youssef était le dirigeant de l’appareil. Outre la légitimité de la fondation du parti, la préparation  de la lutte populaire avec Ahmed Tlili, et le recouvrement de la souveraineté, Bourguiba fut le promoteur de l’Etat moderne, de l’émancipation de la femme, de l’enseignement obligatoire et du développement des services de santé. Ces apports ne pouvaient être négligés.

 

La libye enjeu de la politique régionale et internationale…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 11 au 25 juin 2020

 

Depuis l'intervention occidentale de 2011 et la chute de Mouammar Kadhafi, le pays s'enlise dans une guerre civile, avec, dans chaque camp, de nombreux parrains. D'un côté, Qatar et la Turquie soutiennent le gouvernement d'entente nationale (GEN), soit disant légitime de Serraje. De l’autre coté, les Emirats, l’Egypte et la Russie sont alliés du général Haftar, qui domine la Cyrénaïque. L’Union Européenne affirme une certaine neutralité, bien que certains de ses membres, aient choisi leurs alliés, qu’ils appuient discrètement, la France plutôt favorable à Haftar, le Royaume Uni, qui penche vers le gouvernement Serraje.  Mais la composition de ce gouvernement, qui intègre les islamistes, les milices et les terroristes suscitent de grandes inquiétudes, que partagent l’Algérie et la Tunisie. Khalifa Haftar, l’homme fort de l'Est libyen, a lancé, en avril 2019, une offensive contre Tripoli. Mais l’intervention de la Turquie,  engagée depuis novembre aux côtés du GNA, a bloqué l’avancée  de l’armée de Haftar. Les renforts turcs et les mercenaires daéchiens ramenés de Syrie auraient inversé les rapports de forces.

Une guerre américano-russe à l’horizon ? : Face à l’intervention décisive de l’allié turc car ses drones infligent de lourdes pertes aux systèmes de défense anti-aériens d'Haftar, la Russie  a renforcé son soutien. Ses avions de combat entrent en scène. 14 avions militaires dont Six Mig et deux Sukhoï auraient été déployés ces derniers jours sur la base d'Al Jufrah au cœur du désert libyen, d’après une déclaration américaine. Ce déploiement aérien est de nature à raviver le conflit. L'armée américaine accuse la Russie de déployer des avions de combats en Libye, un pays pourtant soumis à un embargo international sur les armes. Washington affirme son inquiétude. Les Etats-Unis envisageraient d’intervenir, en Libye, contre l’intervention russe, par le recours à une brigade américain qui agirait à partir de la Tunisie (agence Reuters, 30 mai 2020).  Cette information est confirmée par une déclaration du Commandement des États-Unis pour l'Afrique, Stephen J. Townsend. Est-ce qu’une guerre entre la Russie et les USA en Libye est à l’horizon ? S’agit-il d’un discours de surenchère, sans lendemain qui entretient  la guerre froide au Maghreb ?

Une entrée dans la guerre des USA en Libye semble exclue : Elle ne répond pas à  l’agenda du Président Trump :

"1) Relance de l'économie, bref l'America first plus que jamais

2) La Chine comme nouvel ennemi stratégique (qui colle à la vision bipolaire des élites conservatrices US), ce qui permet au passage une réévaluation de la posture US vis-à-vis de la Corée du Nord et de l'Iran dont on perçoit les signaux faibles d'une reprise du dialogue bilatéral avec cette dernière ;

3) Retrait des boys de la région MENA".

Nous partageons l’analyse de l’expert Pierre Razoux et son identification des enjeux de la présidence américaine, avant les nouvelles élections.  Un certain nombre de militaires et diplomates américains pousserait certes, dans cette direction. Mais Est-ce c’est "l'état profond qui joue sa partie?" affirme l’expert Pascal Ausseur, estimant que Trump "ne souhaite pas  se placer en confrontation avec les Russes et donc contre Haftar, soutenu par l'Arabie saoudite en Libye.  Sa récente proposition d'inviter Poutine au prochain G7 va dans ce sens". Conclusion de Pierre Razoux : Les Américains envoient un " un triple signal à Erdogan, à Poutine et aux Algériens (afin) que " chacun restera raisonnable". De ce point de vue, la déclaration américaine serait sans lendemain. Ce discours aurait pour objectif de calmer le jeu, sinon d’assurer un rééquilibrage des forces en Libye.

Position du voisinage : En fait, l’Egypte, l’Algérie et la Tunisie sont hostile à l’intervention turque, qui réduirait la Libye à un protectorat néo-ottoman. Elles rejettent tout projet de démantèlement de la Libye. L’opposition égyptienne aux Turcs est bel et bien déclarée. Le Caire est l’allié du général Haftar. L’Algérie est certes affaiblie. L’effondrement du prix pétrole a réduit ses moyens. Son régime est mis à l’épreuve, par la contestation populaire. Mais elle ne cache pas son  opposition à toute intervention étrangère en Libye et défend une solution politique de la crise libyenne, qui écarterait un éventuel établissement d’un pouvoir islamique.

La Tunisie pays de l’évacuation couteuse de la base française de Bizerte serait, bien entendu hostile à un déploiement éventuel d'une brigade US et à une intervention militaire en Libye. D’ailleurs, l’UGTT s’est empressé de répondre à la déclaration américaine et d’affirmer son refus d’établissement d’une base américaine, en vue d’une intervention en Libye. Mais la classe politique est divisée sur la question des interventions étrangères en Libye. L’alignement de Nahdha sur la Turquie explique, dans une large mesure, sa proximité géopolitique avec le gouvernement de Serraje.  Rached Ghannouchi président du parlement et du parti Nahdha fut l’objet d’un questionnement sur la question (séance parlementaire du 3 juin). On l’accusa de diplomatie parallèle en faveur d’Ankara et on critiqua sa félicitation du gouvernement de Tripoli. La motion présentée par le parti destourien, contre les interventions extérieures en Libye, n’a pas recueillie la majorité absolue, nécessaire à son adoption (96 voix contre 68). Nahdha sauva la mise, grâce au parti Tayar, qui réactive son alliance avec la troïka d’antan.  Mais une nouvelle grande coalition se dessine, puisque l’opposition  contre Nahdha compte désormais  96 députés. Ce qui annonce un rééquilibrage politique plutôt défavorable aux interventions étrangères, tous azimuts, au Maghreb.

P.S. : Les avancées et reculs des armées des protagonistes montrent que la solution politique libyo-libyenne semble s’imposer. Mais la question est bien complexe :

1-  Position géopolitique : "Les vrais accords, sont les accords des arrière-pensées"(Paul Valery).

2- condition difficile : Est-ce que les parrains  faciliteraient un accord, qui les sortirait de la scène libyenne ?

 

L'aire arabe, une nouvelle donne ?

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 27 mai au 10 juin 2020

 

La crise des Etats rentiers : Les pays arabes du Golfe étaient  devenus des acteurs majeurs de l'économie mondiale, grâce à la manne pétrolière. Les six membres du Conseil de coopération du Golfe (Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Arabie saoudite, Émirats arabes unis), fournissaient le quart de la demande mondiale. Or, l’effondrement du prix du pétrole, précipité par la pandémie,  a provoqué la crise des Etats rentiers du Golfe, conséquence de l’effondrement de leurs économies. Ce qui affecta la structure de ses Etats, qui faisaient valoir une élite de techniciens, sans vision politico-culturelle. Cette crise remet à l’ordre du jour les intellectuels, appelés dans ces circonstances, à analyser la situation de leurs pays, à leur identifier un nouvel avenir. Désormais redimensionnés, les Etats du Golfe limitent leurs ambitions, leurs stratégies d’expansion et d’interventions à l’extérieur, tous azimuts. Ils  sont désormais plutôt confinés, plus préoccupés de s’occuper de leurs affaires internes. Est-ce à dire que la Syrie, le Yémen et Qatar vont bénéficier d’un certain répit ?

Ces pays, qui sont regroupés dans le Conseil de coopération du Golfe (CCG), devraient enregistrer cette année leur plus faible croissance du PIB depuis 2009, a +0,5 %, a prédit le FMI, le 31 octobre 2017. « C'est aujourd'hui le moment opportun pour eux d'accélérer la diversification de l'économie hors du secteur pétrolier. Il faut promouvoir un rôle accru du secteur privé pour soutenir la croissance et créer davantage d'emplois", a déclaré à l'AFP le directeur pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord au FMI, Jihad Azour. "Préparer les économies à l'ère post-pétrole devient une priorité pour toute la zone du Golfe", a-t-il insisté.

Comme le souligne le Fonds monétaire international (FMI) dans un rapport publié en octobre 2014, faute de revenus pétroliers suffisants pour employer une population en pleine croissance, "le chômage pourrait augmenter dans les prochaines années". Près de 30% des jeunes vivant en Arabie Saoudite étaient déjà au chômage en 2012. Les revenus tirés de la vente du pétrole leur ont permis de construire des villes ultramodernes au milieu du désert, en employant, leur main d’œuvre et  en faisant appel au savoir-faire d'entreprises étrangères et d'expatriés, qui composent plus de 75% de la force de travail des sociétés privées dans la région, souligne l'agence Bloomberg sur son site web dans un article daté du 8 mars. Les pays du Golfe font doivent, d’autre part,  stimuler l'entrepreneuriat local car ils ne peuvent plus employer dans le secteur public suite à la baisse des cours du baril de Bren.  « La chute des cours du pétrole pousse les pays du Golfe à booster l'entrepreneuriat », affirme Lélia de Matharel (mars 2015, in l’usine digitale.fr).

Conclusion évidente, Les pays du Golfe doivent s’habituer à un pétrole à bas prix affirment les experts.  « Ils vont devoir se réinventer rapidement s'ils ne veulent pas voir disparaître leur patrimoine financier » affirme BFM Businesse, 8 février 2020.

Les enjeux libyens : La Lybie, à l’instar de la Syrie et du Yémen, est devenue un champ de bataille entre les grands acteurs régionaux. Alors que Qatar et la Turquie, défendent le gouvernement Serraje, vu leur approche idéologique, en faveur de l’Islam politique, les Emirats et l’Egypte soutiennent le maréchal Haftar. Les richesses pétrolières lyciennes expliquaient les positionnements des acteurs internationaux. L’analyste doit prendre en compte, les positions opportunistes et les alliances en conséquence.  La Russie  et la France soutiennent Haftar. Par contre le Royaume Uni serait plutôt favorable au gouvernement Serraje. Les USA, inquiets de l’entrée en scène de la Russie, ont des positions mitigées, entre Haftar, le choix du cœur, qu’ils ont accueilli, pendant son exil et le gouvernement Serraje. La déclaration de l’ambassadeur américain confirme une certaine prise de distance. Tout en critiquant la participation de 2000 mercenaires russes, au combat avec Haftar et en demandant l’arrêt de son attaque de Tripoli,  il rappelle que le président Trump, a pris contact avec le maréchal Haftar et reconnu son rôle dans la lutte contre le terrorisme et sa sauvegarde des richesses pétrolières de Lybie. L’ambassadeur fait valoir une solution politique de la guerre civile (AL-Quds al-Arabi, 17 mai 2020). D’autre part, l’Italie cherche à garder ses avantages traditionnels. Bien entendu, ces positions sont rarement avouées. Il y a les discours et les faits, les relations underground et les déclarations publiques.

Que faut-il penser de la déclaration du Secrétaire général de l'Alliance Atlantique, qui a affirmé, le 14 mai 2020, dans une interview au quotidien italien La Repubblica.que l'OTAN est disposée à venir en aide au « gouvernement légitime » en Libye, estimant « qu'il n'est pas possible de mettre dans le même sac le gouvernement al-Sarraj, reconnu par l'ONU, et Haftar ». Il explique sa position, par l’appartenance de la Turquie à l’Otan.  Cette position serait plutôt diplomatique, non partagée par les principaux membres de l’Otan, qui ont, à maintes reprises, formulé des réserves sur la politique turque d’expansion. 

La réalité est d’ailleurs bien plus complexe, l’effondrement du pétrole est appelé à freiner l’intervention du Qatar et à redimensionner les intérêts de la Lybie. Par contre, l’alliance du gouvernement Serraje avec les milices terroristes, la mouvance islamique et son appui des mercenaires daéchiens, envoyés par la Turquie inquiètent le voisinage et les pays nord-méditerranéens. Une alternative politique serait-elle envisageable ?

Lybie, le statu quo tragique

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 13 au 27 mai 2020

 

La pseudo révolution libyenne, soutenue  militairement par l’Otan, exprimant  le jeu politique franco-britannique  a mis fin au régime de Kadhafi. Elle  annihila le pouvoir central et ses différents instruments, mettant à l’ordre du jour une guerre civile, confortant le retour au tribalisme. Deux pouvoirs se disputent désormais : le gouvernement du maréchal Haftar, à l’Est et le gouvernement Serraj, en Tripolitaine, otage de fait des milices armées, appuis de la mouvance islam politique. La  guerre civile se poursuit et annonce le démembrement du pays. La Lybie vit un statu quo tragique.

La Lybie victime du jeu régional : Les acteurs lybiens sont l’enjeu des puissances régionales et internationales. Le maréchal Hafter, soucieux de créer un Etat moderniste, optant pour une idéologie de progrès et d’ouverture est soutenue par l’Egypte et les Emirats. Il bénéficie de la compréhension de la Russie, de la France, de l’Italie et des Etats-Unis. Par contre,  le gouvernement Serraj, fait valoir sa vision islamique nostalgique. Il est de fait soutenu par Qatar, la Turquie et la mouvance islamique. La signature, le 27 novembre 2019, d’un  protocole "de coopération militaire et sécuritaire" entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et le chef du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, lors d’une rencontre à Istanbul, affecte l’ordre libyen et maghrébin. Certes, les clauses n’ont pas été révélées. Mais il assure le soutien politique et militaire turc, aux autorités de Tripoli. Le président Erdogan reconnait, d’ailleurs,  l’aide turque apportée à Fayez al-Sarraj et sa volonté de  rééquilibrer la situation face aux forces de Khalifa Haftar, établis à l’est. Cette accord affecte la guerre civile libyenne et entrave la quête d’un accord.  D’autre part, Il confirme et développe la réactivation de la politique ottomane, au Maghreb et au Moyen-Orient. La Turquie confirme ses velléités d’envoyer des troupes de secours, pour soutenir le pouvoir de Serrage. Dans le cadre de cette stratégie, on évoque le transfert de terroristes daéchiens de Syrie en Lybie, avec leur possible introduction en Tunisie, en Algérie et bien au-delà. D’ailleurs, des observateurs affirment que la Turquie commença à ravitailler en armes et en munitions, le gouvernement Sarraj.

La guerre civile se perpétue. Tous les projets d’accord entre les belligérants ont échoué. Comment sortir de l’impasse  alors qu’ils veulent faire valoir militairement leurs positions ? Le maréchal Haftar et son rival Fayez al-Sarraj, chef du Gouvernement d’union nationale (GNA) se sont rencontrés en mai 2017 à Abu Dhabi. Tous deux avaient alors convenu d’organiser des élections avant fin 2019 et de la formation d’un nouveau gouvernement dans lequel le maréchal sera représenté. Cette rencontre est la deuxième entre les deux hommes depuis janvier 2016 et la désignation de Sarraj à la tête du GNA, installé à Tripoli (ouest) mais dont l'autorité n'est pas reconnue par l'homme fort de l'est du pays. Simultanément, la Libye se préparait à la tenue dans quelques jours d’une conférence nationale sous l’égide de l’ONU à Ghadamès (sud-ouest) censée établir une nouvelle feuille de route pour sortir le pays du chaos. L’initiative de l’émissaire de l’ONU pour la Libye, Ghassan Salamé, échoua. Ce qui suscita sa démission.

Le maréchal Haftar, se lança dans la dans la conquête de la tripolitaine. Ses partisans  pariaient sur une guerre éclair pour la conquête de Tripoli. Après dix jours de combats aux portes de la capitale, on se dirigea pourtant vers une longue guerre d’usure, comme en témoignent la prise puis la perte et la reprise de l’aéroport international par ses hommes. L’offensive d’Haftar a entraîné une réunification des forces islamistes et des milices qui soutiennent le gouvernement d’union nationale du Premier ministre Sarraj. Bien que fragmentées, ces différentes forces ont trouvé un consensus conjoncturel dans l’opposition au maréchal. L’intervention massive des forces dépêchées par la Turquie a assuré un rééquilibrage des rapports de forces. On est dans une phase d’enlisement.

Fait nouveau, lors d’une allocution télévisée, le 27 avril 2020, Khalifa Haftar s’est autoproclamé seul dirigeant de la Libye. Actant la mort de l’accord de Skhirat du 17 décembre 2015, le maréchal a décrété caducs les organes politiques associés : le gouvernement d’union nationale (GUN) de son ennemi Fayez al-Sarraj et le Haut Conseil suprême (l’équivalent d’une chambre haute législative) installés à Tripoli, ainsi que l’Assemblée du peuple (chambre basse), basée à Tobrouk, à qui il doit pourtant son grade militaire.  Aussitôt, il proposa une trêve dans la bataille de Tripoli, qu’il avait lui-même lancée le 4 avril 2019. Que faut-il en penser ? Points de négociations en vue. Dépendant du pouvoir ottoman, le gouvernement Serraj se plie à ses volontés. Le traitement politique de la question libyenne pourrait remettre en cause, ses velléités d’expansion.

La perception du conflit libyen par le voisinage : L’Egypte, l’Algérie et la Tunisie sont  directement concernés par la situation en Libye. Vu l’hostilité d’Erdogan, au président Sissi, l’Egypte craint le développement de cette alliance  turque avec un pays riverain. D’autre part, ses analystes estiment que l’accord permettrait d’établir des bases turques et confirmerait le stratégie de chantage d’Ankara qui  affecte  l’enjeu panarabe, que défend l’Egypte. L’Algérie et la Tunisie estiment que ce conflit est une menace directe sur leurs  frontières « L’attaque du site gazier d’In Amenas en janvier 2013 a été ainsi conduite par des djihadistes en provenance du territoire libyen…Par ailleurs, l’Algérie privilégie toujours la solution politique aux conflits, en s’appuyant sur les institutions comme les Nations unies ou l’Union africaine. » (Jean-François Daguzan , Chaos en Libye : mais que fait (et que veut) l'Algérie ? in Atlantico 3 avril 2020)D’autre part, Sabri Boukadoum, son ministre des affaires  étrangères, déclara, lorsque le parlement turc a approuvé le 2 janvier 2020, une motion permettant au président Recep Tayyip Erdogan d'envoyer des militaires en Libye pour soutenir le gouvernement de Tripoli. :  "L'Algérie n’accepte aucune présence étrangère sur le sol du pays voisin et cela quel que soit le pays qui veut intervenir… la langue de l’artillerie ne peut être la solution. Cette dernière réside dans un dialogue sérieux entre les belligérants avec l’aide des pays voisins, notamment l’Algérie", L'Algérie et la Libye ont une frontière commune longue de près de 1000 km…. La démarche turque qui vise à déployer des troupes sur le sol libyen internationalise la crise de fait et met l’Algérie devant le fait accompli".

En Tunisie, la crise lybienne suscite de vives inquiétudes. Il y a une alerte maximale à sa frontière avec la Libye. L’opinion publique semble partagée : Les modernistes estiment volontiers que Haftar peut constituer une frontière contre l’islamisme. Mais d’autres souhaitent vivement la victoire du gouvernement Sarraj. Cette situation explique la confusion du pouvoir politique : Allié d’Erdogan et par conséquent du gouvernement Serraj, Nahdha ne comprend pas les réserves du gouvernement et de la présidence de la république. De ce point de vue, la neutralité tunisienne relève plutôt du discours officiel. Cette situation  divergente explique les difficultés de l’intervention des pays du voisinage, en faveur d’une recherche de solution politique à ce statu quo tragique. Elle ne dépassa pas ses effets d’annonce.

 

Une vie politique au ralenti

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 14 mars au 28 avril 2020

 

Tout en asphyxiant l’économie, le Covid-19 a “transformé un mode de vie extraverti sur l’extérieur à une introversion sur le foyer, et mettant en crise violente la mondialisation” (Edgar Morin, Le Monde, Dimanche 19 avril 2020). Confinement, distanciation sociale, la vie chez soi  ne permet pas la vie politique, sociale par définition. Elle met à l’ordre du jour une gouvernance, sans participation effective. D’autre part, le traitement du Covid-19 et  la stratégie de prévention, qu’il nécessite, en vue d’éviter la contagion, constituent désormais l’action prioritaire, obsédante des gouvernements. Des analystes affirment que le contexte actuel enregistrerait la mise à l’épreuve du leadership américain et la crise de l’Union Européenne. Annoncés par la sortie du Royaume Uni, ses déboires furent marqués par sa critique des pays, qu’elle n’a pas soutenus, lors de la pandémie.

Les effets de l’effondrement du prix de pétrole : Des faits historiques marquants ont distingué la conjoncture de la pandémie de Coranavirus.  La baisse du prix du pétrole, «le nerf de la guerre», précipitée par la paralysie des transports,  introduit une révision, à plus ou moins brève échéance, des statuts des pays du Golfe, de l’Iran, de l’Irak, de l’Algérie, du Venezuela, de la Russie, du Kazakhstan et du Nigéria. Les guerres par procuration en Syrie, en Libye et au Yémen du “printemps arabe” ne pouvaient perdurer, vu l’affaiblissement des puissances internationales et régionales qui les ont engagées et leurs relais, à savoir la Turquie, les pays du Golfe et Hisb Allah. Le coronavirus pourrait avoir un effet inédit, celui de faire taire les armes. Au Yémen, qui vit la guerre depuis cinq ans, la coalition emmenée par les Saoudiens vient de demander un cessez-le-feu. Ce conflit oppose la coalition aux rebelles Houthis, soutenus par l'Iran. Il a fait au moins 100 000 morts. L'épidémie de coronavirus va donc provoquer l'arrêt des violences dans l'un des pays les plus pauvres du monde.  A plus ou moins longue durée, les pays arabes libérés de leurs tuteurs, feraient valoir leurs autonomies. En tout cas, ils auraient plus de marges de manœuvres.

La redynamisation de la contestation populaire : Les contestations populaires en Algérie et au Liban, qui ont cessé, dans contexte du confinement, viennent de reprendre. Mais comment concilier les exigences de la crise économique et la contestation populaire ?

Le 17 avril, en Algérie, les manifestants ont remis à l’ordre du jour les manifestations hebdomadaire du vendredi, demandant le départ des hommes de l’ancien régime. Or, l’Algérie, touchée par l'épidémie et soumise au confinement, s'inquiète également de l’effondrement des prix du pétrole et du gaz et par la chute vertigineuse des exportations  des hydrocarbures, qui représentent 90% des recettes d'exportation du pays. Avec un baril oscillant entre 22 et 33 dollars depuis le 30 mars 2020, les réserves monétaires du pays s’épuisent rapidement, alors que la Loi de finance 2020 tablait sur un prix du pétrole autour de 50 dollars. Problème du jour préoccupant, comment sortir de la dépendance aux hydrocarbures.

Le Liban avait connu le 17 octobre 2019 un vaste mouvement de contestation, qui a vu certains jours des centaines de milliers de personnes mobilisées à travers tout le pays, pour crier leur ras-le-bol et réclamer le renouvellement de la classe politique, accusée de corruption et d'incompétence. Alors que ces derniers mois le mouvement s'est essoufflé, des centaines de personnes ont manifesté, le 17 avril,  dans la ville de Tripoli,  Des échauffourées ont éclaté entre des contestataires et l'armée, qui a répondu à des jets de pierre par des tirs de gaz lacrymogènes.   Les contestataires étaient mobilisés sur la place Al-Nour, épicentre des manifestations à Tripoli (nord). Ils sont restés même après l'entrée en vigueur à 19H00 (16H00 GMT) d'un couvre-feu imposé par le gouvernement pour enrayer la propagation de la maladie du Covid-19. Les manifestants ont scandé des slogans dénonçant le gouvernement mais aussi les banques et le gouverneur de la Banque centrale. Or, le Liban connaît depuis des mois sa pire crise économique depuis la fin de la guerre civile (1975-1990), marquée par une forte récession, une fonte des réserves en devises étrangères et une dépréciation de la monnaie nationale ayant entraîné une forte inflation. Le Liban croule sous une dette de 92 milliards de dollars, soit 170% du PIB, l'un des taux les plus élevés mondialement. L'Etat a annoncé en mars son premier défaut de paiement dans l'histoire. En 2020, l'économie devrait connaître une contraction massive de 12%, selon le Fonds monétaire international (FMI). Les autorités planchent actuellement sur un plan de redressement.

Tunisie, le statu quo : La vie politique semblait bloquée, en dépit de la poursuite de l’action parlementaire. Quelques jours avant le confinement, Nida Tounes a renouvelé son bureau, sous la direction de l’ancien ministre des Affaires Etrangères Khemais Jinnaoui. Mais cette composition hétéroclite semble peu convaincante. Crée par Si Béji Caïd Essebsi, ce parti peine à lui survivre. D’autre part, l’actuelle équipe n’a pas identifié sa vision d’avenir, optant pour une attitude consensuelle en faveur d’un compromis général.

La vie parlementaire vient, d’autre part, d’être marquée, par une mobilisation du parti Qalb Tounes, contre le parti destourien. Acte gratuit, l’insulte vulgaire de la secrétaire générale de ce parti, par un dirigeant de Qalb Tounes, porte davantage tors à son auteur, en le définissant. Comment expliquer cette dérive. S’agit-il d’une velléité de plaire au parti Nahdha ?  Cette thèse ne serait pas convaincante. Des observateurs expliqueraient cette initiative par le sondage, qui a fait valoir une éventuelle réussite électorale du Destour, en égalité avec Nahdha. Ce qui annoncerait l’échec de Qalb Tounes et des différents partis de la mouvance centrale.  

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Les épidémies, une plongée dans l’histoire et des visions d’avenir

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 14 mars au 28 avril 2020

 

Les épidémies  ont affectés régulièrement les pays du Maghreb et les ont dévastés. Elles marquèrent les mémoires, vu le nombre des morts et bien entendu, leurs effets sociaux-économiques.  Redoutées, elles ont suscité des stratégies de prévention, inscrivant la quarantaine, dans leurs vies quotidiennes. Prenons, comme exemples, les épidémies de peste de 1348, au moyen-âge, de 1818-1820 dans les temps modernes et l’épidémie-fiction d’Albert Camus, à Oran, dans l’ère contemporaine, en 1947.

Ibn Khaldoun, l’épidémie de la peste de 1348 : “Une peste terrible vint fondre sur les peuples de l'Orient et de l'Occident ; elle maltraita cruellement les nations, emporta une grande partie de cette génération, entraîna et détruisit les plus beaux résultats de la civilisation. Elle se montra lorsque les empires étaient dans une époque de décadence et approchaient du terme de leur existence ; elle brisa leurs forces, amortit leur vigueur, affaiblit leur puissance, au point qu'ils étaient menacés d'une destruction complète. La culture des terres s'arrêta, faute d'hommes; les villes furent dépeuplées, les édifices tombèrent en ruine, les chemins s'effacèrent, les monuments disparurent; les maisons, les villages, restèrent sans habitants ; les nations et les tribus perdirent leurs forces, et tout le pays cultivé changea d'aspect… Il me semble que la voix de la nature, ayant ordonné au monde de s’abaisser, de s’humilier, le monde s’est empressé d’obéir” (Ibn Khaldoun, al Mouqadima, Tunis, 1332- Le Caire 1406).

Ibn Abi Dhiaf, l’épidémie de la peste (1818-1820) : “L’épidémie de la peste se déclara dans la capitale, en aout 1818. Le médecin musulman d’origine européenne Rejeb fut le premier à s’en rendre compte. Lorsqu’il informa le bey (Mahmoud Bacha), le bey ordonna de le battre et de l’arrêter, comme les criminels. Il subit l’épreuve, en raison de sa science. Mais l’information se propagea. De nombreux notables, parmi les hommes de sciences moururent. Le nombre de morts atteint, dans la capitale plus de mille. La pesta dura prés de deux ans….

Elle suscita une divergence entre les hommes. Certains estiment qu’il fallait éviter les rencontres, par l’usage de la quarantaine, position de Mohamed Beyram, adoptant le point de vue d’Omar Ibn al-Khattab (le deuxième calife). D’autres étaient hostiles à  ce confinement, estimant qu’il fallait se soumettre au cours du destin, que le confinement ne peut arrêter, position du savant  Abdallah Manai. Chacun d’eux rédigea un traité, confortant sa position, par des textes du fikh … Cette peste marqua  le premier recul que la régence a subi, après la mort de Hammouda Bacha. En effet, la régence perdit plus de la moitié de ses habitants. Tous les champs restèrent incultes”. (Ibn Abi Dhiaf, Ithaf ahl azzaman, bi Akhbar moulouk tounes wa  ahd al-aman, édition ministère de la culture, 1999, t. 3, pp. 127- 129, traduction personnelle).

Albert Camus, la peste de 1947 : le livre la peste  d’Albert Camus, qui met sens dessus dessous la cité algérienne d'Oran est une fiction, plutôt une allégorie de la guerre en 1947. Au-delà du confinement, de l’exil, de la peur, “les prisonniers de la peste” subissaient l’inégalité et l’impartialité : “ La spéculation s’en était mêlée et on offrait à des prix fabuleux des denrées de première nécessité qui manquaient sur le marché ordinaire. Les familles pauvres se trouvaient ainsi dans une situation très pénible, tandis que les familles riches ne manquaient à peu près de rien. Alors que la peste, par l’impartialité efficace qu’elle apportait, aurait dû renforcer l’égalité chez nos concitoyens.  Au contraire, par le jeu normal des égoïsmes, elle rendait plus aigu dans le cœur des hommes le sentiment de l’injustice”. Cette donne suscitait la révolte. “Un mot d’ordre avait fini par courir … « Du pain ou de l’air. » Cette formule ironique donnait le signal de certaines manifestations vite réprimées, mais dont le caractère de gravité n’échappait à personne” (Albert Camus, Gallimard, 1947).

Au-delà de l’événement : Serait-on en mesure d’identifier les effets de la pandémie ? Les conséquences conjoncturelles sont évidentes : l’humanité confortée à une peur existentielle globale, la fermeture des frontières et l’égoïsme national, en conséquence. Dans l’aire arabe et le Moyen-Orient, on note une atténuation du conflit Arabie/Iran, un blocage des contestations populaires en Algérie, au Liban et en Irak, une redimensionna des crises du Yémen, de la Syrie et de la Lybie, suite à l’arrêt du jeu politique des pays du Golfe, de la Turquie et des puissances.

Mais quelles seraient les conséquences à long terme ? De nombreux analystes  annoncent un nouvel état d’organisation du monde et des États. On parla volontiers de l’institution d’un nouvel ordre mondial. Il serait marqué par la promotion de la Chine, comme première puissance, le recul des USA et la mise à l’épreuve de l’Union Européenne. L’analyste Khattar Abou Dhiab, qui prit en compte cette éventualité, remarqua qu’il  “serait difficile d’avoir une vision globale du monde post-corana (A-l’Arabe, les horizons des conflits géostratégiques, suite à la crise de corana. 28 mars 2020). Cyrille Bret évoque cette éventualité avec des réserves. “L a Chine, de bouc émissaire, s’érige en médecin du monde”.  D’autre part, il estime que le monde d’après le Covid-19 “sera suspendu à cette énigme américaine”. Le Covid-19 “ bouleverse d’ores et déjà les relations internationales, les rapports de force et les positions relatives des acteurs en présence. La crise affaiblira durablement les États déjà affaiblis, sur le plan budgétaire et sur le plan politique. L’Italie, l’Espagne, bientôt la Grèce et le Portugal ressentiront à nouveau cruellement leur dépendance à l’égard de l’Europe du Nord. De même, en Asie, la superpuissance chinoise pèsera sur la sortie de crise de tous les États qui dépendent déjà d’elle  … ” (Après la crise du Covid-19 : quels gagnants et quels perdants ?, la conversation .com, 6 avril).  Tout en affirmant que le Covid 19, incubateur stratégique du monde à venir, la revue Vigie estime  qu’il est “ bien trop tôt pour savoir ce qui va advenir des rapports de force à venir et de la hiérarchie des acteurs qui vont compter demain ”.(27 avril 2020).

Bien entendu, les grandes crises mondiales peuvent certes créer une rupture. Mais elles agissent souvent comme “des accélérateurs des tendances à l’œuvre”. Elles précipiteraient les mutations dans la dynamique interne et les rapports mondiaux. . Des changements qui se sont déjà signalés, depuis le début du vingtième siècle, prennent de l’ampleur, faisant valoir de nouvelles positions de forces.

Mondialisation, démondialisation Le choc épidémique …!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 1 au 14 avril 2020

 

Après le coronavirus, il y aura des changements profonds, c'est la règleQuand l'épidémie sera terminée, on constatera que l'on aura dépoussiéré d'anciennes valeurs qui nous serviront à mettre au point une nouvelle manière de vivre ensemble” (Boris Cyrulnik,  France Inter, 16 mars 2020).  La mondialisation semblait être un processus irréversible. Le village monde  devenait une réalité.  Or, la pandémie actuelle  mt à l’ordre du jour une fermeture de frontières  une politique de repli. Ne risquerait-elle pas d’instituer la démondialisation ? Quels seraient les effets de cette pandémie ?

Les différents aspects de la mondialisation : la mondialisation, c’est l'échange généralisé entre les différentes parties de la planète, l'espace mondial étant alors l'espace de transaction de l'humanité” (Olivier Dollfus, La Mondialisation, Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1997, 167 p.). Phénomène historique, puisque le développement des relations entre les peuples est fort ancien. Pendant le Siècle des Lumières, la diffusion de la presse, l'industrialisation et la colonisation ont entraîné des bouleversements, que Montesquieu analyse en ces termes : “Aujourd'hui nous recevons trois éducations différentes ou contraires : celle de nos pères, celle de nos maîtres et celle du Monde”. 

La grande nouveauté de la mondialisationn, fin XXe siècle, est la mise en place de technologies de l'information (TIC), en sources ouvertes ou fermées, à l'échelle mondiale, centralisées, via l'avènement de l'internet,  les réseaux sociaux et le mobile. Conséquences de cette mutation technologique, une plus grande internationalisation des marchés de capitaux. Ce mouvement qui s'était déjà accéléré dans les années 1960 et 1970, s’est traduit par la circulation des capitaux circulant sans l'intermédiation des banques, l'établissement de marchés financiers intégrés au niveau international, la financiarisation et le développement des entreprises multinationales et transnationales.  La diffusion de l'informatique grand public, le phénomène Internet  et les réseaux sociaux ont permis un accès pratiquement instantané à l'information.

Citons, d’autre part, le phénomène migratoire. En 2002, les États-Unis accueillaient le nombre d'immigrants le plus important de son histoire. En 2020 environ 3,5 % de la population mondiale vivent en dehors de leur pays d'origine. C'est environ 250 millions de migrants qui ont quitté leur pays d'origine, sur 7,7 milliards d'habitants dans le monde. La plupart des migrants vont dans des pays proches. Le tourisme participe également à ce phénomène de la mondialisation.

Mais la mondialisation suscite de plus en plus des critiques : En 1992, dans La fin de l’histoire et le dernier des hommes, Francis Fukuyama affirme que “ la nation va disparaître et que la technocratie et le marché vont gouverner seuls un monde pacifié dans le vivre-ensemble planétaire” (The End of History and the Last Man, Francis Fukuyama 1992. Nouvelle édition précédée d’un entretien avec Hubert Védrine, éd. Flammarion, Champs essais-Philosophie, mars 2018). Or, on se rend compte  que “ la « mondialisation heureuse», régie par la technocratie et le marché, est désormais une idée du passé” (Intervention d'Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro, 3 décembre 2019cité  par Res publica, 3 décembre 2019). On constate, en effet, que  la mondialisation suscite des inquiétudes, vu l’hégémonie qu’elle permet aux puissances et aux sociétés multinationales : “La mondialisation prétendument heureuse mène à tout le contraire d'une société mondiale ; elle transforme le monde en une arène où des sociétés atomisées s'affronteront dans une guerre qui ne restera sans doute pas simplement commerciale” (Dominique Méda - Qu'est-ce que la richesse ? 1999 in http://www.toupie.org).  Autre analyse critique : “La mondialisation est une interférence, sans solidarité” (Edgar Morin, L’Obs, 18 mars 2020).

La mondialisation et le choc épidémique : Nous serions dans l’ère post-coranavirus. Le COVID-19  a été identifié pour la première fois le 31 décembre en Chine. Deux mois et 13 jours plus tard, le virus s’est propagé, à travers le monde,  conséquences de la mondialisation. Les principaux pays affectés sont la Chine, la Corée du Sud, l’Iran, l’Italie, l’Espagne et la France. L'Europe est devenue "l'épicentre de la pandémie, selon l'OMS. Des cas sont signalés partout ailleurs. La plupart des pays touchés par le virus sont confinés et vivent leurs quarantaines. “Pour s’en sortir, il faut s’enfermer” affirment un jour le journal humoristique français (Le Canard enchainé, 18 mars 2020). Outre le repli nationaliste, les pays coupent la chaine de transmission et ferment leurs frontières. Donald Trump, qui avait déjà décidé d'interdire les vols depuis la Chine,  a annoncé, dés 11 mars,  la fermeture des frontières aux Européens. Il a trouvé un parfait bouc émissaire à la crise aux États-Unis" (analyse de la journaliste Agnès Vahramian). Dans la foulée, l’Amérique Latine s’isole,  pour endiguer le coronavirus. En Europe, la Pologne, le Danemark et la Tchécoslovaquie, ont fermé leurs frontières aux étrangers. L'Autriche a mis en œuvre la quasi-fermeture de sa frontière avec l'Italie en instaurant des contrôles rigoureux, dans le sud du pays, aux points de passage. Fermeture des frontières de l’Egypte, imposition, en Tunisie de la mise en quarantaine de 14 jours à toute personne arrivant de l’étranger sans exception, En Cisjordanie, les séjours touristiques sont interdits. Les  visas sont annulés et les bateaux sont interdits en Inde. Partout les gouvernements imposent la quarantaine partielle ou complète. La géopolitique de la peur semblerait mettre à l’ordre du jour la démondialisation.

Avis opposé et voix isolé, mais d’avant-garde ; Jacques Attali, ce prêtre du mondialisme, voyait dans une « pandémie » le moyen d’instaurer un gouvernement mondial, une police mondiale et une fiscalité mondiale. Faisant valoir ses vues exprimées dés 2019, il les conforte par l’évocation de la pandémie actuelle, comme le facteur de cette donne : “ La pandémie qui commence pourrait déclencher une de ces peurs structurantes ”, car elle fera surgir “ mieux qu’aucun discours humanitaire ou écologique, la prise de conscience de la nécessité d’un altruisme, au moins intéressé”. En conclusion, il rappelle que “c’est d’ailleurs par l’hôpital qu’a commencé en France, au XVIIe siècle, la mise en place d’un véritable Etat”.

Conclusion : La fermeture des frontières mettrait ainsi en cause la mondialisation. Mais ses fonctions essentielles : financement, échanges, libre circulation des circulations se poursuiveraient. Elles seraient vraisemblablement ralenties par la vie chez soi, l’auto-isolement des sociétés et des pays. Mais les effets de la révolution de l’information : services internet, réseaux sociaux et mobiles ne peuvent être affectés. Ils continueront à permettre la proximité des régions distantes. De ce fait la démondialisation, dans ses aspects concernant la fermeture des frontières ne peut qu’être passagère, conjoncturelle, répondant à une obligation temporaire. Trop d’intérêts sont en jeux. Ils assureraient plutôt le développement de la mondialisation.

Turquie, la guerre tous azimuts…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 18 mars au 1er avril  2020

 

Fut-elle une puissance régionale, la Turquie marque désormais l’actualité dans l’aire arabe. Confirmant son discours idéologique, le faisant valoir, par sa défense de l’islam politique, elle constitue un acteur sur le terrain militaire, en Syrie e en Lybie. Membre de l’Otan, depuis 1952, elle avait opté pour une politique pro-occidentale, en tant que gendarme des USA, face à l’URSS.  Dans cette stratégie, elle fit partie du pacte de Bagdad, avec l’Irak, l’Iran, le Pakistan, les USA et le Royaume Uni. Comment expliquer la révision de sa politique modérée et apaisée et ses prises d’initiatives interventionnistes et même militaires ?

La Revanche de l'Histoire ?  La Turquie veut désormais prendre sa revanche de l’histoire : Pour expliquer cette nouvelle stratégie turque, nous adoptons la problématique de Bruno Tertrais, qui montre que le passé reconstruit, mythifié peut constituer un facteur important de construction de l’événement présent, D’anciennes passions ressurgissent. Or, plus le passé est instrumentalisé, plus les risques de conflits augmentent (Bruno Tertrais, la revanche de l’histoire, Odile Jacob, 2017).

 En effet, l'Empire ottoman, au XVIe siècle, était au faîte de sa puissance. En 1517, l’Empire mamelouk s’effondre et l’Égypte, ainsi que la Syrie et la Palestine passent sous le joug ottoman. D’autre part, les corsaires ottomans conquièrent ensuite la Libye et l’Algérie, puis prennent la Tunisie aux Espagnols. Seul le Maroc résiste à la pression ottomane. Mais la donne a changé au XVIIIe siècle. Considérée comme “l’homme malade” de l’Europe, la Turquie dut son salut et échappa au partage, grâce au désaccord entre les puissances de l’époque, puisque la Grande Bretagne défendait l’intégrité de l’empire ottoman, pour éviter une entrée de la Russie, en Méditerranée. Mais la Turquie gardait, tant bien que mal, son aire de tutelle, au Moyen-Orient. En Algérie, la junte turque gouverna le pays, jusqu’à son occupation, en 1830. En Tunisie, le pouvoir ottoman était plutôt symbolique. Situation similaire en Lybie, où la dynastie des Karamanly bénéficiait d’une autonomie de fait, jusqu’à l’abdication du beylerbey Yousouf, en 1832. Mais l’occupation mit fin à la domination ottomane. Au Moyen-Orient, les Turcs exerçaient une domination directe. Leur gouvernance suscitait le mécontentement de la population. A l’issue de la première guerre mondiale, l’Empire, ayant perdu la guerre, est totalement démembrée. Ses provinces arabes sont notamment partagées entre les Français et les Britanniques, qui obtiennent de la Société des Nations des mandats, les premiers sur la Syrie et le Liban, les seconds sur l’Irak, la Palestine et la Transjordanie. 

Fait évident, à l’instar des accords de la fin de la première  guerre mondiale,  qui ont nourri le sentiment de revanche allemand, exploité par le régime nazi, la revanche de l’histoire explique, dans une large mesure, la nouvelle stratégie ottomane. Elle nourrit ses nouveaux discours idéologique ; une réactivation de l’ottomanisme, servie par l’idéologie de l’islam politique, les velléités de restaurer le califat et faisant valoir le culte du chef, au profit du président Erdogan. De fait, le discours moderniste de Mustapha Kamel est occulté, plutôt fossilisé ou du moins laissé aux vestiaires, puisque le pouvoir évite de le mettre officiellement en question.

Les différents aspects de l’interventionnisme turc : La Turquie a instrumenté le printemps arabe et engagé son action en Syrie et en Libye, tout en prenant position contre le régime égyptien, qui a mis fin au pouvoir des Frères musulmans et en essayant d’encourager les mouvances de l’islam politique, partout ailleurs.

L’intervention en Syrie : L'offensive lancée mercredi 9 octobre 2019, par la Turquie dans le nord-est de la Syrie, soi-disant pour battre les forces kurdes, prolonge la nuit syrienne et confirme sa stratégie d’expansion. L’accord entre Poutine et Erdogan, annonça  une  pause (Sotchi, 22 octobre 2019). Soucieux de réaliser l’intégrité de son Etat, Bachar Al-Assad lança, depuis décembre 2019, une offensive contre  les rebelles et les djihadistes, occupant cette région, avec le soutien de son allié russe, et ce malgré les menaces de représailles des troupes turques, occupant la région et soutenant les rebelles. Escalade brutale entre la Turquie et le régime syrien : Au moins 33 soldats turcs ont été tués, jeudi 27 février 2020, dans des raids de Damas sur la province. L'armée turque a immédiatement annoncé, dimanche 1er mars, l’opération  “bouclier du printemps” et commença le bombardement de plusieurs positions du régime de Bachar Al-Assad. Moscou bloqua l’intervention militaire de la Turquie (entretien Poutine et Erdogan , Moscou, 5 mars 2020). Trêve et statuquo à Edlib. Mais, à plus ou moins brève échéance, la Turquie retirera vraisemblablement ses troupes de Syrie.

L’intervention en Lybie : La Turquie risquerait-elle d’ouvrir un champ de bataille en Afrique du Nord ? La signature, le 27 novembre 2019, d’un  protocole "de coopération militaire et sécuritaire" entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et le chef du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, lors d’une rencontre à Istanbul, affecte l’ordre libyen et maghrébin. Certes, les clauses n’ont pas été révélées. Mais il assure le soutien politique et militaire turc, aux autorités de Tripoli, proche des islamistes. Le président Erdogan reconnait, d’ailleurs,  l’aide turque apportée à Fayez al-Sarraj et sa volonté de  rééquilibrer la situation face aux forces de Khalifa Haftar, établis à l’est.

De fait, la Turquie commença à ravitailler en armes et en munitions, le gouvernement Sarraje. Son intervention peut certes compliquer la situation en Lybie, prolonger la guerre civile et retarder le traitement de la crise. D’autre part, elle confirme et développe la réactivation de la politique ottomane, au Maghreb. Mais, vu l’attachement de ses populations à leur indépendance nationale, elle serait vouée à l’échec. Face à l’Egypte, la Turquie ne peut dépasser les discours de surenchères, évitant toute ambition militaire.

Conclusion : Une réactivation de l’ottomanisme apparait, dans les conditions actuelles, comme une utopie. Le nationalisme arabe ne peut s’en accommoder. La Turquie peut certes œuvrer pour la stabilisation des Etats arabes. Elle peut susciter des crises. Mais elle ne peut accomplir une politique d’expansion. Fait évident, ses déboires ont suscité le mécontentement de ses populations. La morts de leurs soldats, dans une guerre hors frontière les inquiètent. D’autre part, les intellectuels voient avec méfiance ces aventures d’un autre temps : un projet de colonisation coexistant avec une politique d’apartheid, vis-à-vis des kurdes. Fait certain, ni les puissances internationales, ni les puissances régionales ne peuvent admettre la remise en cause de l’ordre dominant.